Le rôle de l’École

Par Gérard Aschieri, rédacteur en chef adjoint d’Hommes & Libertés

 

Après les événements tragiques de janvier, voici donc une nouvelle fois l’École de la République mobilisée pour défendre les valeurs de celle-ci. On peut s’en réjouir en ce que, derrière des termes à connotation militaire ou guerrière (mobilisation, réserve citoyenne…), c’est au fond l’éducation qui est mise en avant comme instrument privilégié d’action. Et le service public d’éducation a incontestablement un rôle central à jouer.

Encore convient-il de ne pas faire porter à l’École seule une responsabilité qui renvoie à l’ensemble de la société et ne pas oublier la multiplicité des lieux ou des instances qui, directement ou indirectement, ont un rôle de formation et d’éducation ; depuis la famille jusqu’aux clubs sportifs, aux centres de loisir, en passant par la rue et les smartphones… Et il importe non seulement de se préoccuper de ce que l’École transmet, mais aussi de la façon dont son rôle peut s’articuler avec ceux-ci.

Cette préoccupation de transmission des valeurs n’est pas nouvelle : il existe, sous des noms et de formes variables selon les cycles, un enseignement d’instruction civique ; la loi Peillon a prévu l’introduction d’un enseignement moral et civique sur lequel le Conseil supérieur des programmes a lui-même travaillé.

Il est remarquable toutefois que cette préoccupation revienne sur le devant de la scène à chaque fois que surgissent des incidents. Cela implique que l’on soit clair sur les finalités qui lui sont assignées. Prétendre réduire l’Education à un rôle de lutte contre les incivilités ou les violences serait un contresens ; vouloir en faire l’instrument de la diffusion d’une quelconque morale officielle serait encore plus vain.

La mission du service public d’éducation est d’abord de contribuer à former des individus autonomes et des citoyens responsables capables de comprendre et de faire leurs les valeurs fondatrices de la République indispensables pour vivre ensemble, et de faire des choix éthiques. Un cours de morale peut à cet égard être totalement contre-productif. L’enjeu est plutôt de contribuer à la formation de l’esprit critique et de la capacité à débattre. De ce point de vue, toutes les disciplines sont concernées, et il faut réfléchir aux programmes et aux pratiques pédagogiques en intégrant cette préoccupation et en ayant le souci de construire une culture commune et partagée. Et avoir conscience que c’est toute la communauté éducative qui a une responsabilité dans cette formation, et pas seulement les enseignants.

Il y a cependant aussi des savoirs à transmettre de façon spécifique, notamment ceux sur les institutions, les droits de l’Homme, la laïcité, la lutte contre les discriminations…, ce qui implique de maintenir des enseignements d’instruction civique identifiés et dotés de programmes précis. De même, il faut assurer aux élèves une formation aux enjeux, potentialités et risques des technologies de l’information et de la communication (TIC) pour les rendre responsables de leurs pratiques.

Ces finalités impliquent sans doute de recourir à des temps permettant des pratiques collectives et interdisciplinaires, variables selon les niveaux de scolarité.

Et il est évident que cela implique une formation initiale et continue des personnels qui prenne véritablement en charge ces dimensions. Cela nécessite également de travailler avec des intervenants extérieurs qui apportent une expérience et des connaissances spécifiques : de ce point de vue, la volonté de favoriser l’intervention des associations est positive ; en revanche, on peut s’interroger sur la création d’une « réserve citoyenne » rassemblant des volontaires pour y contribuer : la bonne volonté ne fait pas automatiquement une qualification pour intervenir au sein de l’École.

Il faut bien voir, en même temps, que toute démarche de formation, en ce domaine comme en d’autres, n’a de portée véritable que si elle correspond à une expérience et à un vécu. Pour comprendre et faire siennes des valeurs, il faut pouvoir en percevoir concrètement l’intérêt et l’efficacité. Le système éducatif doit donc être lui-même exemplaire en matière de respect des droits et de non-discrimination. Cela passe par une pratique au sein des établissements scolaires qui fasse vivre des règles communes et assure un réel respect des droits des élèves et, plus généralement, s’inscrive dans le respect des droits fondamentaux. Cela passe par un système éducatif qui se donne les moyens d’assurer effectivement le droit à une éducation de qualité pour tous et de permettre à tous de réussir : il n’est pas acceptable que notre système éducatif soit un de ceux qui réduisent le moins les effets des inégalités sociales. Les propositions en la matière existent, et l’on connaît les points sur lesquels il faut agir : mixité sociale, pratiques pédagogiques renouvelées, orientation, éducation prioritaire, rôle des familles, formation des enseignants… Ce qui manque, ce sont des moyens à la hauteur des besoins et une volonté politique forte.

Bien évidemment, l’École ne peut pas tout, et si la société dans son ensemble reste marquée par les discriminations, la pauvreté, le déni des droits de certains, sa tâche n’en sera que plus difficile. Mais ce n’est pas une raison pour que le service public d’éducation ne fasse pas tout pour jouer son rôle.

 

 

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