La parole et l’action, d’Henri Leclerc

 Par Françoise Dumont, présidente d’honneur de la LDH

 

Après soixante ans de carrière, Henri Leclerc nous « offre » ses mémoires. Le livre est si dense, retrace avec tant de force plus d’un demi-siècle de combats judiciaires pour la défense des droits et de la justice, que le lecteur reçoit bien là un vrai « cadeau ». Chapitre après chapitre, c’est le parcours d’un militant politique et associatif hors pair qui est évoqué, avec en arrière-plan quelques anecdotes personnelles émouvantes et plus de cinquante ans de l’histoire de notre pays.

Le nom d’Henri Leclerc est évidemment associé à de nombreux procès d’assises où il fut le plus souvent du côté des supposé-e-s coupables et confronté à une opinion publique parfois déchaînée. Plusieurs fois confronté à la peine de mort dans des procès demeurés célèbres (Lucien Léger, Richard Roman…), Henri Leclerc s’en réfère à son mentor Albert Naud pour revendiquer le « droit de les défendre tous » et reprend également à son compte cette superbe citation de Jean-Paul Sartre qui voyait dans tout homme, y compris le plus criminel d’entre eux, « tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui ». Défense des accusé-e-s certes, mais aussi défense de celles et ceux qui ont été les victimes du crime, ce qui ne contredit en rien son combat acharné pour que la prison cesse d’être au cœur de notre système répressif.

Mais Henri Leclerc n’est pas qu’un avocat pénaliste, loin de là. Celui qui fut un temps qualifié « d’avocat des gauchistes », assura notamment la défense de syndicalistes, d’étudiant-e-s pris dans la tourmente de mai 68 mais aussi de nombreux act-eur-rice-s de la Gauche prolétarienne appelé-e-s à comparaître devant la Cour de sûreté de l’Etat, juridiction d’exception heureusement supprimée en 1981.

A cette défense des droits politiques est venue également s’ajouter la défense des droits économiques et sociaux et Henri Leclerc défendit tout autant la cause des paysans ruinés par les entreprises agroalimentaires que celle des mineurs des Houillères de Lorraine ou des pêcheurs bretons confrontés au dégâts causés par le naufrage de l’Amoco Cadiz.

La lecture de La parole et l’action nous permet encore de découvrir un avocat qui voulut bousculer les pratiques de la profession. Ainsi dans un immeuble du Boulevard d’Ornano se mit en place, à son initiative, une petite équipe d’avocat-e-s, avec une organisation financière novatrice pour l’époque et la création sur la rue d’ « une boutique du droit » où n’importe quel-le passant-e pouvait venir recevoir gratuitement des conseils. Au bout de vingt ans, l’expérience a fini par être définitivement abandonnée mais cette initiative qu’Henri Leclerc qualifie lui-même « d’utopique » témoigne d’une belle volonté de démocratiser l’accès à la justice.

Enfin, un chapitre est consacré à Henri Leclerc, président de la Ligue des droits de l’Homme de 1995 à 2000, activité que les médias passent un peu trop facilement sous silence, préférant sans doute évoquer les affaires qui ont fait sensation. Sa réflexion sur le système pénal dans son ensemble, son attachement à la défense de tous les droits par le verbe et par l’action, sa volonté inaltérable de combattre les valeurs républicaines sculptées en lui comme dans du roc, en ont fait un candidat tout désigné. Il reste un président d’honneur actif, nombreux sont les débats qu’aujourd’hui encore il anime au grand plaisir des ligueu-r-se-s et il n’a pas ménagé sa peine pour dénoncer les dangers de l’état d’urgence ou les aberrations des récentes politiques migratoires.

Parfois empreint d’une touche de nostalgie, ce livre bilan se termine par une référence pleine de poésie à Homère avec cette « aurore aux doigts de rose » qui ne manquera pas de se lever. Merci pour ce credo en l’avenir, nous en avons bien besoin.

 

 

 

 

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