L’horreur s’appelle Ayotzinapa

Par Hélène Bouneaud, rédactrice de la lettre électronique « Les droits de l’Homme en Amérique latine »

Le Mexique est en état de choc.

Le 26 septembre dernier, à Iguala, dans l’Etat de Guerrero, un groupe d’élèves instituteurs de l’école normale rurale d’Ayotzinapa a été intercepté par des patrouilles de la police municipale qui ont ouvert le feu sur les bus qui les transportaient. L’attaque a provoqué au moins six morts et dix-sept blessés. Les policiers ont emmené le reste du groupe et l’ont remis au cartel de la drogue Guerreros Unidos, lequel les a fait disparaître.

Un mois et demi après leur séquestration, on restait sans nouvelles de ces quarante-trois étudiants. Dans l’intervalle, plusieurs fosses communes ont été découvertes sur les collines de la ville d’Iguala et dans une décharge municipale proche, avec un nombre encore indéterminé de corps démembrés et calcinés, laissant présager une issue dramatique à ces enlèvements.

L’indifférence avec laquelle, dans un premier temps, les autorités ont traité ce crime de masse, se résignant à intervenir dix jours après les faits, les insinuations odieuses que les élèves instituteurs auraient été mêlés au trafic de drogue, les pressions et menaces à l’égard de leurs familles, des journalistes et des experts en médecine légale examinant les restes humains retrouvés dans les fosses communes, puis la mise en scène des révélations de M. Murillo Karam, procureur général, et son affirmation que l’Etat ne portait aucune responsabilité dans ces événements, ont véhiculé l’image d’un Etat au mieux impuissant au pire incapable, en tout cas insensible au sort des populations les plus vulnérables et usant de la rhétorique, à usage extérieur, de la défense des droits de l’Homme pour redorer le blason d’un Etat déconsidéré aux yeux des citoyens.

Les autorités promettent aujourd’hui que justice sera rendue. Mais comment accorder le moindre crédit à leurs déclarations, quand un mois après la disparition forcée des étudiants, elles n’avaient encore apporté aucune réponse crédible aux interrogations des familles des disparus et des victimes des tirs de la police. L’arrestation du maire d’Iguala, de policiers municipaux, d’hommes de main du trafic de drogue, de membres du groupe mafieux Guerreros Unidos, la démission du gouverneur de l’Etat ne répondent pas à l’exigence de vérité et de justice de la société mexicaine, qui manifeste chaque jour dans tout le pays son exaspération de la collusion entre représentants de l’Etat, polices locales ou fédérale, et groupes paramilitaires liés aux cartels de la drogue, qui font régner la terreur dans plusieurs Etats du pays.

Ces dramatiques événements se sont produits dans un des Etats les plus pauvres du Mexique, où les gouvernements fédéraux successifs ont toujours choisi de répondre aux revendications sociales et culturelles par la violence, par la répression. L’Etat du Guerrero est celui où l’on tue le plus de défenseurs de l’environnement, de journalistes, de militants syndicaux et politiques… Dans cet Etat rural, les écoles normales sont le lieu de formation d’enseignants issus des populations les plus pauvres, indigènes pour la plupart. Les discriminations dont ils sont victimes dans leur formation puis dans leur profession d’enseignants et la misère endémique expliquent la tradition contestataire et le militantisme social et civique dont ils font preuve. Ils ont fait face à un dénigrement systématique, accusés d’être membres d’un cartel, baptisé de manière évocatrice « les rouges », mais aussi d’être des subversifs, toutes rumeurs suggérant qu’ils auraient mérité leur sort. Certes, de célèbres guérilleros Lucio Cabañas et Genaro Vásquez sont sortis de ces écoles par le passé, mais aujourd’hui, c’est contre la baisse drastique des budgets publics que se mobilisent et manifestent ces élèves enseignants, et contre les projets des gouvernements successifs de fermer les écoles normales, seuls établissements de formation qui leur sont accessibles.

Les morts aux mains des forces de l’ordre – police ou armée chargée de tâches de maintien de l’ordre dans les zones contrôlées par les cartels de la drogue –, les disparitions, la torture ne sont pas exclusives du seul Etat du Guerrero. Fin juin, l’armée à procédé à l’exécution extrajudiciaire d’au moins quinze personnes, pour la plupart non identifiées, à Tlatlaya, dans l’Etat de Mexico. L’accumulation de crimes commis, comme à Ayotzinapa ou Tlatlaya, par la police ou l’armée, engage la responsabilité de l’Etat mexicain et ses représentants. L’absence de mécanismes de contrôle sur l’exercice du maintien de l’ordre comme l’arbitraire érigé en norme dans le système judiciaire favorisent l’impunité. La dilution de la présence de l’Etat sur les territoires, la corruption qui règne dans la police comme dans le système judiciaire, ont aboli l’Etat de droit, laissant la place aux cartels de la drogue qui ont toute liberté pour se livrer à toutes sortes d’exactions.

Le gouvernement du Mexique reconnaît officiellement l’existence de vingt mille disparus, s’ajoutant aux plus de cent mille assassinats impunis commis ces dernières années, aux milliers de féminicides impunis et cas d’enlèvements de jeunes filles, aux crimes quotidiens perpétrés avec la complicité des autorités contre les immigrants centre-américains en transit sur le territoire mexicain. Sans compter, seulement ces jours derniers, un étudiant assassiné, sans doute par la police, au cours du festival Cervantino de Guanajuato ; trois policiers du Guerrero tués alors qu’ils surveillaient un défilé d’écoles primaires ; un village du Guerrero pillé par la police fédérale et des dizaines d’habitants frappés, terrorisés ou torturés sous prétexte de la « recherche » des étudiants disparus ; les menaces proférées contre les familles des disparus d’Ayotzinapa, contre les experts en médecine légale mexicains et argentins qui examinent les restes humains retrouvés dans les fosses communes….

L’arrestation très médiatisée d’une soixantaine d’individus soupçonnés d’avoir participé aux enlèvements, le tout en un temps record, alors que les enquêtes de la police fédérale ne sont pas connues pour leur célérité, puis la mise en scène des déclarations à la presse de M. Murillo Karam, procureur général de l’Etat mexicain, sur les circonstances de l’assassinat des étudiants, laissent à penser que le gouvernement fédéral désire clore rapidement l’enquête sur la foi d’aveux sans preuves et ainsi tenter de réduire la pression médiatique sur le gouvernement et le Président. Ce dernier, sous la pression des manifestations d’indignation au Mexique et dans de nombreux pays mais aussi des interpellations de divers gouvernements, a dû finalement s’impliquer personnellement dans l’affaire, le temps de recevoir les familles des disparus, concession à la crise politique et éthique qui secoue le pays.

Enrique Peña Nieto avait fait du rétablissement de la sécurité dans le pays une des priorités de la campagne présidentielle, face à l’échec de la guerre contre la drogue et les cartels menée par son prédécesseur qui s’est soldée par des milliers de morts, de disparus, d’exécutions extrajudiciaires dans la population civile. Mais le gouvernement de Peña Nieto en est resté à la rhétorique : les réformes nécessaires en matière de justice, d’armée, de police n’ont pas été faites et la violence a empiré. Son attitude distante d’abord, puis de dénégation de la responsabilité du gouvernement a détruit définitivement sa légitimité et l’image qu’il voulait donner de chef d’Etat moderne et modernisateur, et pourrait bien affecter la confiance des investisseurs étrangers, sa priorité.

La crise politique suscitée par l’affaire des quarante-trois disparus d’Ayotzinapa va bien au-delà du parti présidentiel. C’est le Mexique tout entier qui est atteint, car les compromissions avec le crime organisé sont aussi le fait de nombreux politiques appartenant à tous les partis, dont la crédibilité est de plus en plus réduite. Les manifestations de révolte contre l’horreur expriment la révolte contre le système politique mexicain et contre ses institutions.

Le massacre d’Ayotzinapa a dévoilé aux yeux de l’opinion internationale ce que les organisations de défense des droits de l’Homme s’échinaient à dénoncer depuis des années, malgré les pressions exercées sur elles par les autorités. L’indignation exprimée par les opinions publiques de par le monde a suscité des réactions de divers gouvernements dont celui des Etats-Unis, inquiet des risques de déstabilisation du pays. En Europe, les réactions officielles n’ont guère eu de visibilité – les affaires d’abord ? – seul le Parlement européen a sauvé l’honneur par une déclaration à l’initiative de vingt-et-un parlementaires. Cela étant, le partenariat stratégique et l’accord d’association Mexique-UE ne sont pas suspendus pour cause de non-respect des droits de l’Homme. Cela vaut aussi pour la France, dont l’accord de coopération avec le Mexique en matière de police entre la France et le Mexique, visant à la création d’une gendarmerie nationale pour « contrôler [le] territoire dans le cadre de l’Etat de droit », mériterait d’être réexaminé afin de garantir que cette nouvelle institution de sécurité ne soit pas, à son tour, infiltrée par le crime organisée, et que son application soit conditionnée au respect des droits de l’Homme.

 

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