Dans l’enfer des foyers, de Lyès L.

Entre coups de poing et coups de cœur…

 

Par Odile Ghermani, membre du Comité central

Confié à l’Aide sociale à l’enfance (ASE) à sa naissance, Lyès, est placé à 18 mois dans une première famille ; tout se passe bien, mais quand il atteint 5 ans, sa famille d’accueil quitte la région parisienne et c’est le premier drame. L’ASE refuse que Lyès suive sa famille d’accueil, afin de ne pas l’éloigner de sa mère naturelle, une jeune femme souffrant de graves troubles psychiatriques. Lyès passe alors deux ans en enfer, chez une femme, véritable tortionnaire, d’où les services sociaux le retirent en urgence ; mais ces deux ans en enfer ont transformé le gentil petit garçon et dans sa troisième famille d’accueil, tout se gâte. Cette dernière n’arrive pas à faire face aux difficultés de Lyès ; pour tenter de le faire tenir tranquille, on le bourre de psychotropes, puis il est finalement placé en foyer.

Le tableau qu’il brosse est sans appel : il décrit, au fil des pages, sa plongée inéluctable dans la violence. Une violence institutionnelle d’abord : violence des éducateurs dont il dit peu de bien, tout en rendant hommage à ceux et à celles qui l’ont vraiment aidé. Conséquence logique, la violence règne entre les jeunes. Lyès décrit avec simplicité et finesse cette spirale de la violence : « Plus j’ai enduré de coups, plus je suis devenu un insoumis […] pour être respecté, il faut être du côté des plus forts, alors on devient violent. » Il décrit les rackets, les viols…

Au foyer, l’amour n’existe pas : le sexe se conjugue entre violence et commerce. Lorsqu’un grand glisse à l’oreille de Lyès « Je t’aime », il note cette effrayante remarque : « Tu ne te rappelles pas qu’on te l’a dit avant « je t’aime ». Tu ignorais que cela provoquait la nausée. »

Inutile de préciser que, dans ces conditions, la scolarité est gravement perturbée : ainsi, au collège, Lyès a accumulé cinquantes « incidents regrettables » (comme il le précise avec humour), incidents qui ont entraîné l’intervention de la police.

A 15 ans, enfin, il est placé chez celle qu’il appelle « l’ange ». Le portrait qu’il dresse de cette exceptionnelle maghrébine force l’admiration. Quand Lyès la rencontre, elle a 65 ans et « […] j’ai su qu’avec elle, il y aurait une relation d’amour et de confiance […] et j’ai bien cru que j’allais me mettre à pleurer ».

C’est grâce à elle que Lyès va commencer à se construire : il entre en apprentissage, décroche deux CAP. Il se rapproche lentement de sa mère et de sa famille, tente même de retrouver son père.

Au-delà de sa trajectoire déjà peu commune, Lyès prend des positions intéressantes à plus d’un titre : l’essentiel de ses critiques va au fonctionnement de l’ASE et, en premier lieu, à la philosophie de ce service qui prône le maintien à tout prix du lien avec la famille naturelle, au détriment des liens entre l’enfant et sa famille d’accueil : « les droits de l’enfant passent toujours après ceux des adultes », remarque-t-il amèrement.

Son analyse de la violence s’exprime très simplement : « les enfants n’ont ni passé, ni avenir. Dans ces conditions, le présent prend une force incontrôlable », et aussi : « Tu n’as aucun scrupule, puisque personne n’en a eu avec toi et tu fais des bêtises. »

Lyès précise enfin les dysfonctionnements dont sont victimes les enfants de l’ASE : « Tu es un enfant-dossier, mais tu n’as pas accès à ton dossier. » En effet, celui que Lyès a pu consulter était incomplet. Le jeune homme souligne aussi le manque d’intimité, même chez le médecin : un éducateur assiste à la consultation. Quand on le change de foyer, on ne lui laisse pas le temps de dire au revoir « à ses potes ». La liste de ces souffrances inutiles est bien longue… Il termine en montrant, statistiques à l’appui, l’échec de l’action de l’ASE : un enfant placé sur quatre devient SDF…

En dépit d’un tel chemin semé de drames et de séparations cruelles, l’auteur conclut par ces mots  « Le sort m’a gâté finalement. On m’a aimé quand même un peu… » Belle leçon d’optimisme.

 

Dans l’enfer des foyers
Lyès L.
Flammarion, 2014

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