Bulletin « Les droits de l’Homme en Chine » n°142 – février 2022

Risques de guerres en temps de Jeux olympiques

Par sa longévité et par la masse de ses assujettis, le régime chinois détient assurément la première place parmi les transgresseurs modernes des droits de l’Homme. Il a duré plus longtemps que l’U.R.S.S. ; il dispose de techniques de surveillance sans égales et impose son monolithisme à près d’un cinquième des vivants. Les cooptations renouvellent de temps à autre les dirigeants mais le système ne change pas de nature. Et c’est toujours au fil des semaines, des années, des décennies, au nom d’un socialisme qui se prétend l’avenir du monde, les mêmes sujets d’indignation : la répression de la pensée libre, l’orchestration des procès, le refus des syndicats élus, la rigoureuse censure de la presse, les mensonges officiels, les camps d’internement où les esprits critiques se mêlent aux criminels de droit commun, l’assimilation par contrainte des minorités avec aussi, et plus récemment il est vrai, des ambitions sans mesure sur l’espace maritime de l’Asie orientale, sur les flux commerciaux qui le traversent et sur la maîtrise des institutions internationales.
Mais il y a de quoi se lasser, il y a de quoi lasser à relater sans cesse les mêmes injustices et les mêmes drames. Le régime est bien installé avec son parti unique et ses quatre-vingt-dix millions de membres, sa surveillance informatique, sa police et ses délateurs, sa censure de l’information et sa coupure du monde extérieur. Sauf implosion intérieure, à l’image de celle qui a mis fin à l’Union soviétique, il n’est pas près de changer de nature. Donc la dénonciation des méfaits et des mensonges de ce régime imperturbable continuera pendant des années sans avoir grand résultat.

A vrai-dire, le problème posé par la dictature chinoise est celui de l’attitude que l’étranger observe à son égard. Or celle des diplomaties et des économies étrangères est, ou a trop longtemps été, marquée à la fois par la crainte, la naïveté et la cupidité. On ose affronter les petits pays et s’engager dans des polémiques et des conflits gagnables et sans danger. Mais s’il s’agit de dénoncer de front la deuxième puissance mondiale et le silence politique auquel elle réduit depuis longtemps un milliard d’hommes, les responsables d’un peu partout se taisent prudemment ou même entament des éloges courtois voire obséquieux. Il se trouve aussi des esprits candides pour croire qu’à l’image du panda, le régime chinois est apprivoisable à force de commerce et d’échanges culturels, comme si l’histoire récente du pays ne montrait pas une tendance croissante à l’affirmation autoritaire.

Autre inconséquence : cinq décennies d’exportations intensives de capitaux occidentaux, qui ont lancé puis fortement soutenu l’expansion industrielle d’un pays déclaré maintenant « rival systémique », n’ont pas réduit l’envie d’investir encore ; il s’agit toujours de profiter d’une main d’œuvre efficace, encore bon marché pour la quantité de travail fournie et privée du soutien d’une action syndicale libre. Les investissements extérieurs en Chine ont en effet augmenté ces dernières années malgré toutes les réserves exprimées par les gouvernements sur les plans politiques, diplomatiques ou militaires. L’année dernière, les entrées de capitaux étrangers dans les deux grandes régions industrielles de Shanghai et Shenzhen ont atteint un sommet1 alors qu’on prédisait leur effondrement. Il est évidemment difficile de crier contre le pays où l’on a placé son argent : pour reprendre un proverbe africain : « On n’insulte pas le crocodile quand on a encore les pieds dans l’eau ». Un bon exemple est donné par le constructeur de voitures automobiles électriques Tesla : la firme américaine a ouvert début janvier une salle d’exposition de ses productions à Urumchi, capitale du Xinjiang, sans regard pour les abus et les violations des droits qui ont suscité des condamnations un peu partout dans le monde.

Un moyen usuel et dérisoire d’éviter l’affrontement redouté, c’est de n’attaquer que sur les marges et de ménager le centre des décisions, à savoir Beijing. Ainsi la plupart des récentes décisions hostiles à la Chine se sont concentrées sur les 2% de la population totale que représentent ensemble les six millions de Tibétains les treize millions de Ouïghours, et les sept millions de Hongkongais. Pour les deux derniers certes, le choix s’explique par l’histoire récente, avec la mise au pas du Xinjiang commencée il y a près d’une décennie suivie de la conquête de Hongkong, en juillet 2020 avec la loi de Sécurité nationale. Le pouvoir veut y procéder à une assimilation forcée pour supprimer les poches de résistance de sa périphérie et les soumettre au même régime que celui auquel est soumis depuis longtemps le reste du pays. Mais cette histoire proche fait sortir des mémoires la répression subie par l’ensemble de la population récalcitrante sous ses multiples formes – disparitions forcées et emprisonnements clandestins des opposants, camps de travail, détentions sans jugement, choix des avocats par les juges, tortures lors des interrogatoires, absence quasi-totale de non-lieu, etc. La liste est longue à laquelle s’ajoute la force des fusils lorsque le pouvoir prend peur, comme ce fut le cas en 1989 à Beijing et dans les provinces.

Les informations ne manquent pas pourtant pas à qui veut savoir. Le désintérêt persistant et déconcertant pour le sort de la masse chinoise rappelle la chanson de Dutronc (1966) « Sept cents millions de Chinois, j’y pense puis j’oublie ». Entre temps, doit-on préciser, cette même population a doublé et représente presque un être humain sur cinq, – près d’un paysan sur dix en comptant les ruraux migrants des villes.

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