Quelque chose de Cahuzac…

Nous ne porterons pas le deuil de Margaret Thatcher. La dame de fer aura sans doute incarnée au plus haut degré tout ce que nous détestons : raison d’Etat, peine de mort, déni de la solidarité sociale, exaltation du libéralisme économique, culte de ses représentants les plus sanglants, à l’instar de Pinochet. Nous porterons d’autant moins son deuil qu’elle n’est, hélas, pas morte. Car le thatchérisme continue de marquer profondément notre univers politique. Si Margaret Thatcher a finalement été battue, ce fut davantage par ses propres amis et ses propres excès que pour son idéologie. Ce qui, en France, devrait nous rappeler quelque chose…
Les années Thatcher furent celles de l’argent libéré et, donc, de l’argent roi ; celles du mépris des pauvres et des démunis ; celles, enfin, du déni démocratique – tant dans sa dimension sociale que politique. Le cocktail s’est hélas mondialisé et ces années folles ne furent pas plus britanniques que la vache ainsi nommée. La déréglementation, le déni de l’intérêt général, la responsabilisation individuelle sont rapidement devenus les nouveaux mantras dominants sur la planète entière, au détriment des droits de l’Homme et des compromis sociaux de solidarité et de sécurité élaborés dans l’après-guerre.

Partout, la droite en a été désinhibée – processus sans fin – et, la gauche, déstabilisée. Par un effet de perversion classique, les dominés ont en effet été amenés à adopter la bien pensance « chic » des dominants, qu’il s’agisse d’économie, de social ou du sécuritaire… En France, on glissa de l’affirmation selon laquelle contre le chômage on avait tout essayé à celle selon laquelle on aurait été naïf vis-à-vis de la délinquance et de l’immigration… Ce mimétisme tragique devait contribuer a limiter les effets de toute alternance politique et à la ramener à n’être plus qu’un enjeu d’équipe au pouvoir, d’écuries. En termes gramsciens, Thatcher était vainqueur.
 

Disons-le clairement : c’est la marque de cette victoire qu’on retrouve dans l’affaire Cahuzac. Comment un tel homme, au parcours aussi marqué, un homme distingué et promu par Nicolas Sarkozy, a-t-il pu trouver grâce aux yeux d’aigle de ceux qui étaient chargés de veille à la sécurité politique du président ? Parce qu’il alliait une technicité certaine – ne murmure-t-on pas ici et là « c’était quand même un bon ministre » – et le fait d’avoir « réussi »… Autrement dit, d’avoir « fait » de l’argent. Savoir faire fructifier du capital n’est certes pas une tare en soi ; mais à l’inverse, cela ne fait pas mécaniquement vertu républicaine. Cela aurait dû suffire à éveiller une saine vigilance ; force est de constater que cela n’a pas été le cas. L’histoire dira sans doute de quels impensés profonds cet aveuglement est la marque. En attendant, risquons quelques hypothèses.
 

L’affaire financière n’est devenue un scandale politique que parce qu’elle a mis en scène l’interaction de ces deux mondes, alors que les mœurs de l’argent déchainé – au propre comme au figuré – n’ont rien, strictement rien, à voir avec celles qui régissent la République. L’opinion publique, ou plus exactement dit, le peuple, a pu entrevoir brutalement, cruellement presque, la fausseté foncière d’acteurs occupés à le duper avec cynisme, alors même qu’il les pensait acharnés à défendre ses intérêts. Le pathétique répété des « yeux dans les yeux » n’aura fait qu’ajouter au discrédit de la parole publique.

Le scandale s’est mué aussi rapidement en « désastre généralisé » – pour reprendre l’expression du sociologue Michel Wieviorka –, parce qu’il est entré en résonnance profonde avec une histoire collective : celle des promesses électorales non tenues, des impuissances manifestes de la puissance publique, d’une arrogance jamais démentie des puissances d’argent, de l’existence d’une caste au pouvoir, pas forcément malhonnête au sens propre du terme, mais pour qui le terme d’austérité n’a de toute évidence pas le même sens que pour un couple de salariés moyens, sans même parler des smicards, des chômeurs ou des jeunes demandeurs d’emploi. Pour Jérome Cahuzac, l’austérité était une affaire de haute politique ; pour un très grand nombre de personnes vivant et travaillant en France, l’enjeu se révèle au quotidien autrement plus brûlant.

Le rappeler n’est pas flirter avec la démagogie sociale, opposer de soi disant « petits » aux puissants ; c’est simplement donner la mesure des justes colères en gestation, des désespoirs qui s’accumulent. C’est comprendre pourquoi les turpitudes d’un homme ont secoué le pays tout entier. C’est saisir que ce pays attend des réponses qui aillent au-delà de simples mesures techniques, même baptisées choc de transparence.

Osons une hypothèse : l’opinion publique est tentée par le syllogisme de bon sens, selon lequel le message ne vaut guère mieux que le messager. Jérôme Cahuzac incarnait de fait les choix d’austérité du gouvernement, choix accompagnés de promesses solennelles de justice et d’efficacité. Or, le ministre se révèle être un escroc doublé d’un menteur. Il faudrait manifester un grand autisme pour ne pas entendre, voir, sentir que ce qui se manifeste dans cette affaire, bien au-delà des mensonges, bien au-delà de la fraude même, c’est la rencontre de deux rejets indissolublement liés : celui d’un homme parfaitement méprisable et d’une austérité perçue comme l’antichambre des catastrophes en cours et à venir.
 

C’est pourquoi la sortie de crise démocratique ne saurait se résumer à des mesures de contrôle, aussi importantes fussent-elles. Mise en transparence et répression de la fraude sont évidemment bienvenues. Mais il existe un lien fort entre l’affaire proprement dite et son contexte de crise économique et sociale ; entre le mensonge proféré à la face du pays et ce que ce pays ressent comme autant de reniements de la part de ceux qu’il a porté au pouvoir. Entre ce « quelque chose de Cahuzac » qui flotte sous les ors du pouvoir et les orientations qu’il affiche. Faire mine de l’ignorer reviendrait à affirmer au pays, « les yeux dans les yeux », que les problèmes sont derrière lui. Pour que le pays reprenne confiance, il faudra des remises en cause d’une toute autre ampleur et qui englobent d’un même élan l’Europe, l’emploi, la justice sociale, la maîtrise des flux de capitaux. Hors cela, nous continuerons, hélas, à vivre dans le « sérieux budgétaire » et peu ou prou, dans le monde de Margaret Thatcher…

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