Le Pen, une histoire française. Un livre de Philippe Cohen et Pierre Péan

Pourquoi ne pas écrire une nouvelle biographie de Jean-Marie Le Pen au crépuscule de sa carrière politique ? L’objet est légitime. Jean-Marie Le Pen, figure de l’extrême droite française, est un des rares hommes politiques à avoir été un des acteurs de la IVe et de la Ve République. Député poujadiste en 1956, député CNI en 1958, appelant alors à soutenir le général de Gaulle – ce que les auteurs omettent de rappeler – et enfin député Front national en 1986, puis présent au second tour de l’élection présidentielle.

Il existait déjà une excellente biographie de Gilles Bresson et Lionel Duroy, publiée en 1994, que les auteurs citent d’ailleurs trente-cinq fois. Depuis, le FN a connu de nombreuses vicissitudes, la scission de 1998, l’élection présidentielle de 2002, l’élection de Marine Le Pen à la tête du FN, en 2011. On attendait donc de la part de Philippe Cohen et Pierre Péan de nouveaux éléments venant compléter nos connaissances sur ce sujet et peut-être de nouvelles révélations, complétant les portraits tracés par Christiane Chombeau dans Le Pen, fille et père, en 2007. On aurait surtout aimer trouver plus de rigueur dans l’écriture du livre, qui contient de nombreuses erreurs factuelles.

Les deux journalistes semblent d’abord être fâchés avec les prénoms. Il peut y avoir une confusion entre Joseph et José Bruneau de la Salle, ancien responsable du PFN rallié à Charles Pasqua. Par contre, page 85, l’avocat du FN, royaliste rallié en 1986 et élu député, s’appelle Georges-Paul Wagner et non Jean-Paul. Une correction aurait évité une double entrée dans l’index alors qu’il s’agit d’une seule et même personne. D’autres erreurs sont plus anecdotiques. Ainsi, la « manifestation de février 1973 », organisée par le FN, décrite page 170, a lieu en réalité le 3 avril, convoquée par le GUD et le Front de la jeunesse contre « l’agitation marxiste dans les universités » (mouvement contre la loi Debré) et non en soutien au Sud Viet Nam. La Villa où se font les interrogatoires pendant la bataille d’Alger s’appelle Sésini et non Susini, erreur d’ailleurs fréquemment commise. Jean Mabire n’est pas un « catho tradi » mais un défenseur du paganisme. Bruno Mégret est peut-être une « tête d’œuf » mais il n’a pas fait l’Ena.

Page 129, Léon Gaultier, proche de Le Pen et un des fondateurs de la Serp, est présenté comme un « ancien de la Waffen SS qui s’est engagé sur le front de l’Est avant même la création de la LVF ». En réalité, L. Gaultier s’engage dans la Milice en 1943 après avoir été au cabinet de Paul Marion qu’il avait connu au PPF en 1936. Il se porte volontaire pour la SS en juillet 1943, et est blessé en juillet 1944 . Mais la LVF était créée depuis juillet 1941.

Plus gênante est la confusion sur une légende de photo, confondant François Brigneau et Hubert Massol, responsable de l’Association de défense de la mémoire du maréchal Pétain (ADMP). Parfois les auteurs sont contredits par Le Pen lui-même. « Le Pen est-il royaliste comme on l’a prétendu ? C’est peu probable » (page 39) . Pourtant, Le Pen lui-même racontait dans l’AF 2000 (N° 2814, du 7 au 20 avril 2011) : « J’ai toujours eu de bonnes relations avec l’Action française. Je l’ai même vendue sur le boulevard Saint-Michel vers 1949 du temps où cela s’appelait Aspects de la France. J’ai vendu un numéro comportant un article de Charles Maurras, toujours détenu dans les prions de la République. J’ai connu alors Pierre Boutang, Gilbert Comte, Robert Place…  »

Plus ennuyeux est le rappel de son rôle en Algérie où Le Pen, selon ses propres dires, était « officier de renseignement à la 10e DP » (Journal Officiel, débats assemblée nationale, 12 juin 1957). Les auteurs affirment en préliminaire que le 1er REP était affecté au secteur d’Alger où les Européens étaient nettement majoritaires et de citer comme exemple l’arrestation de Maurice Audin par les légionnaires du 1er REP. L’ennui est que Maurice Audin a été arrêté par le 1er RCP et non le 1er REP. Derrière ce préalable se cache l’idée que Le Pen n’aurait pu procéder à des interrogatoires d’Algériens, puisque le secteur d’intervention du 1er REP était plutôt les quartiers européens. Le Pen n’aurait pas pratiqué la « torture institutionnelle » mais qu’il avait dû simplement « brutalisé des Algériens ». Ses victimes apprécieront la nuance ! Enquêteurs et Le Pen sont renvoyés dos-à-dos ayant joué « abusivement de la vérité ». Curieusement Péan et Cohen semblent récuser les témoignages des Algériens disant avoir été victimes de tortures, mais prennent pour argent comptant ceux d’anciens officiers passés ensuite à l’OAS.

Ce passage démontre toute l’ambigüité de ce livre. Ne voulant pas se livrer à la diabolisation du personnage, Péan et Cohen semblent exonérer J.M. Le Pen de toute responsabilité, accréditant par là même le système de défense du FN. Le jour de sa phrase sur le « point de détail à propos des chambres à gaz », il était « patraque », ayant la grippe, ne mesurant donc pas l’impact de ses propres mots. Pourtant il déclarera plus tard : « Si je cède sur cela, alors que les chambres à gaz sont absentes des mémoires de guerre de Churchill et d’Eisenhower, de de Gaulle ou de Montgommery, on me fera dire ce que l’on voudra » (Rivarol, 3 juillet 1998). Il va jusqu’à déclarer « Il a disparu en camp de concentration moins de 30 000 Français. Moins de 30 000 juifs français. Ce sont les chiffres de M. Klarsfeld » (La Une, novembre 1996), refusant de prendre en compte la déportation et l’assassinat de tous les Juifs d’origine étrangère.

 Sur l’antisémitisme, d’après un témoignage, il pouvait se laisser aller à ce genre de vitupération mais « uniquement après avoir bu, ce qui lui arrivait souvent » (page 325). Les auteurs admettent la présence d’anciens collaborateurs dans les instances (page 330) : « mais toujours accompagnée de celle d’anciens résistants », oubliant que ceux-ci généralement étaient au FN pour leur engagement passé à l’OAS ou pour « l’Algérie française » (Robert Hemerdinger ou J. B. Biaggi, par exemple). Le Pen est-t-il antisémite ? les deux journalistes affirment qu’à « aucun moment, ils l’ont senti se forcer pour éviter un éventuel nouveau dérapage » (page 337).

Par contre, aucun chapitre sur l’immigration qui a quand même été le principal fonds de commerce de Le Pen pendant près de 40 ans. Ce rejet de l’étranger, et d’abord des Arabes aurait mérité d’être un peu plus étudié car c’est une des obsessions de Le Pen , avec la seconde guerre mondiale : « Si j’avais le choix, j’aimerais mieux être envahi par les Allemands que par les Arabes. Au moins ils avaient GOETHE, SCHILLER. Les Arabes n’ont jamais rien fait de mémorable  » (reproduit dans TELERAMA, le 9 octobre 1996).

Le Pen serait en réalité victime de la « diabolisation ». Les deux auteurs vont même jusqu’à affirmer que les maires FN ont dû abandonner cette étiquette en raison de la diabolisation, alors que Jean-Marie Le Chevallier quitte après avoir été battu, condamné de surcroît pour détournement de fonds publics, que Mégret et Simompieri ont rompu, en 1998, et que Bompard a quitté pour désaccord, en 2005.

Le Pen ne serait donc pas le « Mussolini français », ce que peu d’historiens ou de journalistes spécialisés ont affirmé, mais le fils de « Céline et de Séguela ». Les deux journalistes semblent faire peu de cas de toutes les études, fouillées et documentées produites par leurs confrères du Monde, Libération, de L’Express ou du Canard Enchaîné. De fait, le site d’extrême droite, « Novopress » lié au Bloc identitaire trouve que la présentation de Le Pen est «équilibrée ». Dès lors, ce livre, même si ce n’était pas l’objectif des deux auteurs, semble trouver sa place dans toutes les opérations dites du « parler vrai », qui n’ont, en réalité, comme fonction que de banaliser les discours d’exclusion et de discrimination contraires aux valeurs de la République.

Le Pen, une histoire française, Philippe Cohen et Pierre Péan, Robert Laffont, 2012.

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