14 juin 2023 – tribune “L’attitude de notre gouvernement face aux appels au secours des femmes afghanes ayant fui leur pays est plus que frileuse : elle est indigne”

Tribune collective signée par Patrick Baudouin, président de la LDH

Lire la tribune dans Le Monde

Un collectif de treize personnalités du syndicalisme, du journalisme, du monde associatif et de la culture, parmi lesquelles Patrick Baudouin et Ariane Mnouchkine, expose le désarroi de ces femmes dont les demandes de visas n’aboutissent pas et réclame que l’Etat français tienne les promesses formulées à leur égard, lors de la chute de Kaboul.

L’une a réussi à sortir d’Afghanistan, mais survit à peine dans un parc à Islamabad alors qu’elle est enceinte de sept mois. L’autre s’est réfugiée en Iran, mais risque une expulsion imminente vers Kaboul, car son visa iranien a expiré et sa demande de visa français est en cours depuis… plus d’un an. Une troisième nous écrit pour nous informer qu’elle prévoit de vendre un rein pour nourrir ses enfants. Vingt-deux mois après la prise de Kaboul par les talibans, que fait la France pour ces femmes afghanes ayant fui leur pays ?

Même si chaque semaine nous apporte quelques bonnes nouvelles − une qui a enfin obtenu un rendez-vous au consulat de France à Islamabad, une autre arrivée en France à la faveur d’un visa délivré après des mois d’attente −, la générosité de la France en faveur des femmes afghanes ayant fui leur pays reste extrêmement parcimonieuse. Au mieux, quelques dizaines d’entre elles ont obtenu un visa d’asile sur des milliers forcées de quitter leur famille, interdites de travail, d’études, de ressources, et menacées dans leur vie par la fureur et l’obscurantisme des talibans.

Beaucoup de ces Afghanes, ciblées à double titre comme femme et comme journaliste, juge, avocate, défenseuse des droits humains et des droits des femmes, artiste ou intellectuelle, ont franchi la frontière d’un pays voisin, au Pakistan et en Iran surtout, où les plus chanceuses ont obtenu un visa local de séjour aujourd’hui expiré ou en voie de l’être. Dans l’impossibilité de travailler, donc de subvenir à leurs besoins, souvent seules, chargées de famille ou enceintes, elles subissent cet exil dans des conditions indignes, privées de tout, et sous la menace d’un renvoi en Afghanistan.

Des rendez-vous sans réponse

Beaucoup ont cru que la France, encore auréolée à l’étranger de son prestige de « pays des droits de l’homme », pourrait constituer une terre d’accueil. Et elles ont déposé une demande d’asile, pleinement justifiée par les risques encourus dans l’Afghanistan sous contrôle des talibans. Pourtant, rares sont les pays occidentaux à faire aussi peu que la France pour ces femmes. Les exemples de l’Allemagne, de l’Espagne, du Danemark, du Canada ou encore de l’Australie en attestent.

L’attitude de notre gouvernement face à ces appels au secours, auxquels le président Macron s’était engagé à répondre en août 2021, est plus que frileuse : elle est indigne. Les représentations consulaires, ou les officines qui en tiennent lieu, mettent des mois à accorder à ces réfugiées un rendez-vous en vue de pour constituer un dossier de visa. Ces organismes exigent l’achat d’un billet d’avion de retour − alors que celui-ci est exclu − ou la preuve de moyens de subsistance en France, ou l’engagement à les accueillir d’une famille, allant parfois jusqu’à assimiler − « par erreur » nous assure-t-on − ces demandes d’asile à de simples demandes de visa touristique.

L’examen des dossiers par mesure de sécurité, par les services français du ministère de l’Intérieur, retarde le processus, nous dit-on, au point que, pour certaines, cela prend plus d’un an ! Quant au résultat, il reste aléatoire, même quand toutes ces exigences sont remplies. Nombreux sont les rendez-vous qui restent sans réponse, et les refus ne sont jamais notifiés, encore moins justifiés.

Obstacles administratifs

La réunification familiale pour les Afghanes en attente de rejoindre leurs conjoints réfugiés en France souffre des mêmes aléas et lenteurs. Ces femmes ont droit à un visa long séjour, un droit acquis dès le premier jour de la reconnaissance de la qualité de réfugié de leur mari. Pourtant, dans nombre de cas, la délivrance de ce visa implique un parcours du combattant, semé d’obstacles administratifs avec l’Etat, qui ne trouvent une conclusion heureuse que grâce aux jugements des tribunaux.

Alors, au-delà de quelques dizaines de dénouements favorables obtenus en particulier grâce au soutien d’organisations et à la générosité de particuliers, l’accueil en France des Afghans, et surtout des Afghanes, reste très en deçà de ce que la situation exige.

C’est pourquoi, près de deux ans après la prise du pouvoir par les talibans dans le pays, nous, syndicats, organisations professionnelles, associations de solidarité internationale et des droits des femmes, demandons une nouvelle fois au gouvernement français qu’il mobilise ses représentants en France et dans les pays voisins de l’Afghanistan, qu’il en exige efficacité et diligence, en leur donnant les moyens et les consignes nécessaires, et qu’il agisse sans ambiguïté pour donner à ces réfugiées un accueil matériel et social digne de ce qu’elles sont en droit d’attendre de la France et des promesses de nos gouvernants.

Signataires : Patrick Baudouin, président de la Ligue des droits de l’homme (LDH); Anthony Bellanger, secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes ; Geneviève Couraud, présidente d’honneur de Elu.es contre les violences faites aux femmes ; Philippe Dupourqué, président du Groupe Accueil et solidarité ; Ludovic Friat, président de l’Union syndicale des magistrats ; Jérôme Gavaudan, président du Conseil national des barreaux ; Shoukria Haidar, présidente de l’association Negar–Soutien aux femmes d’Afghanistan ; Mohsen Makhmalbaf, cinéaste ; Ariane Mnouchkine, directrice du Théâtre du Soleil ; Emmanuel Poupard, premier secrétaire général du Syndicat national des journalistes (SNJ) ; Kim Reuflet, présidente du Syndicat de la magistrature ; Vanina Rochiccioli, présidente du Groupe d’information et de soutien des immigrés ; Emmanuel Vire, secrétaire général du SNJ-CGT.

 


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