Le 18 novembre 2025, le directeur général de la recherche et de l’innovation du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace a adressé aux présidents d’universités et d’organismes nationaux de recherche un questionnaire intitulé « enquête nationale sur l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur et la recherche ». Ce courrier indiquait que « la participation des personnels est essentielle à la qualité et à la représentativité des résultats. A ce titre, je vous invite à relayer auprès de l’ensemble de vos personnels – enseignants, enseignants-chercheurs, chercheurs, ingénieurs, techniciens ou administratifs – le lien suivant permettant d’accéder aux questionnaires ».
Le lancement de cette enquête a également été annoncée par le ministre par voie de presse. Elle ne figure pas pour autant dans le programme 2025 des enquêtes publiées chaque année dans le Journal officiel, qu’elles soient obligatoires ou facultatives. (https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000052835971).
Dans les faits, par ailleurs, le ministre a indiqué que ces opérations de sondage et les données recueillies serviraient à une étude conduite par le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) sur les perceptions, les expériences et les dynamiques liées à l’antisémitisme au sein de l’enseignement supérieur.
Il doit être noté que, à ce jour, le sondage a été relayé au sein de plusieurs établissements : l’Université d’Artois, l’Université Bretagne-Sud, l’Université du Havre et l’Institut national des Sciences appliquées de Toulouse.
Si ces opérations de sondage partent d’une ambition légitime (celle de pouvoir mieux appréhender le phénomène de l’antisémitisme, dans les différentes manifestations qui peuvent être les siennes dans l’enseignement), elles reposent sur des modalités particulièrement inadaptées.
Accessible depuis un lien de redirection passant par Google et pointant vers un serveur privé hébergé par l’Ifop, ce sondage peut être rempli par toute personne disposant du lien. Le questionnaire diffusé comporte 43 questions ou il n’est pas toujours possible de répondre « je ne sais pas » et parmi lesquelles sont demandés aux agents publics :
- la formation politique dont l’intéressé se sent le plus proche ou sur laquelle il se positionnerait ;
- son appartenance religieuse ;
- les formations politiques qui contribuent selon le répondant à la montée de l’antisémitisme en France ;
- le caractère faux ou avéré des préjugés communément exprimés sur les personnes juives ;
- le choix exclusif du groupe d’individus qui subirait le plus le racisme en France à partir des termes suivants : « Les Musulmans », « Les Noirs », « Les Catholiques », « Les Juifs », « Les Roms » ;
- la responsabilité des personnes juives dans l’antisémitisme qui existe en France ;
- l’importance à donner à la mémoire de la Shoah ;
- l’opinion sur l’importance de l’antisémitisme ;
- l’opinion sur la nécessité de la lutte contre l’islamophobie, l’antisémitisme, le racisme dans les établissements de l’enseignement supérieur ;
- le caractère ou non répondu de l’affichage du soutien à la cause palestinienne ;
- sa volonté éventuelle de manifester contre l’antisémitisme ;
- l’image qu’il a des Israéliens, du gouvernement israélien et de l’Etat d’Israël ;
- les acteurs responsables de la poursuite du conflit israélo-palestinien ;
- l’avis de l’intéressé sur le Hamas.
Ainsi invités, par l’administration qui les emploie, à dévoiler leurs opinions politiques et leurs orientations religieuses, les agents publics sondés doivent par ailleurs communiquer la réponse à 10 variables sociodémographiques précises incluant donc leur âge, leur sexe, leur lieu de résidence principale, l’académie dont ils relèvent, le type d’établissement dans lequel ils exercent, leurs fonctions, le type de service dans lequel ils exercent, leur corps administratif d’appartenance ou bien encore leur diplôme.
La mise en œuvre des opérations a immanquablement suscité de très vives contestations au sein de nombreux établissements de l’enseignement supérieur.
Par un courrier du 24 novembre 2025, l’association France Universités – qui regroupe l’ensemble des présidents d’universités – a indiqué au ministre que ce questionnaire posait « un certain nombre de problèmes dans sa conception et les questions posées ». En particulier, l’association a relevé que certaines questions avaient suscité l’émoi dans la communauté universitaire, notamment quant au respect du règlement général sur la protection des données (RGPD), et de la neutralité de l’Etat.
France Universités a ajouté qu’elle ne cautionnerait pas ce sondage de l’Ifop censé permettre de « quantifier le phénomène ».
Le même jour, la LDH, le SNESUP-FSU, la CGT FERC Sup, Sud Education, le SNPTES-Unsa, l’Association pour la liberté académique, la Coordination antifasciste pour l’affirmation des libertés académiques et pédagogiques et l’Observatoire des atteintes à la liberté académique ont ensemble dénoncé ce « recensement » qui utilise des notions telles que « l’antisémitisme », « l’islamophobie » ou encore « le sionisme », sans jamais les définir.
La LDH, aux côtés de la FSU, du SNESUP-FSU, du SNASUB-FSU du SNCS-FSU et de six universitaires a décidé d’introduire un recours en annulation assorti d’un référé suspension devant le Conseil d’Etat.
Toutefois, le 28 novembre 2025, l’équipe chargée du projet au centre de recherches de Science Po a décidé de mettre un terme à l’enquête, privant ainsi d’objet le référé-suspension en raison du défaut d’urgence. La requête au fond demeure pendante.
