Orpaillage et projets miniers en Guyane : des effets irréversibles sur la nature et les populations

Par Dominique Guibert, secrétaire général de la LDH

 

La Ligue des droits de l’Homme (LDH) a fait savoir dans un communiqué de presse qu’elle a décidé de rejoindre le collectif « Or de question » créé il y a un an en Guyane, désormais composé d’une centaine d’organisations guyanaises, hexagonales et internationales.

La Guyane est (trop) connue pour ses gisements aurifères. L’appétit pour les métaux, dont le plus brillant d’entre tous, a conduit un conglomérat à identifier une zone pour un projet de méga-mine appelé la « Montagne d’or ». L’extraction aurifère, polluante par nature, a des impacts irréversibles tant sur l’environnement immédiat, que dans des zones a priori éloignées, comme le montrent les ruptures de digues de stockage il y a quelques années au Brésil, et la pollution des sols par infiltration. Tout aussi grave est l’atteinte aux droits des habitants et des communautés vivant, de très longue date, dans ces zones qui devraient rester protégées.

Les promoteurs du projet mettent en avant l’impératif du développement économique et utilisent à l’envie l’image de richesses qui vont ruisseler sur toute la Guyane. C’est un mensonge au sens où il est fait abstraction des externalités négatives – sur le milieu naturel, sur les conditions de vie des populations – que produit toute industrie extractive, mais encore plus quand il s’agit de l’or.

La LDH appelle à un débat plus large et contradictoire sur un projet présenté de façon unilatérale et orientée, sans en mentionner les dégâts probables. La LDH demande le respect des législations en vigueur, à partir d’études d’impact larges, fiables et intégrant le droit à un environnement sain. La gestion des ressources naturelles impose une vision de long terme respectant les conditions durables futures du développement.

A l’heure actuelle, une enquête publique se tient en Guyane sur une micro zone du projet, suite à la demande d’une autorisation de permis minier alluvionnaire. Au vu des enjeux environnementaux, il est nécessaire de sortir de cette vision parcellaire trompeuse. La LDH considère que le dossier de la « Montagne d’or » doit être appréhendé dans sa globalité et mérite, du fait de son ampleur, de faire l’objet, au niveau national, d’une enquête publique sur son opportunité, et sur toutes ses conséquences, avec la saisine immédiate de la Commission nationale du débat public.

La LDH considère que sous ce projet de mine, c’est d’une part le modèle de développement des Dom qui est en question mais aussi la façon dont la France assume sa responsabilité anthropologique envers les peuples autochtones. La LDH attend qu’une réflexion globale, notamment au travers des prochaines Assises des Outre-mer, et que des actions concrètes soient menées pour ne plus contraindre les populations ultramarines à subir un modèle de développement dépassé et opaque. La LDH demande aux ministres compétents d’intervenir afin de garantir une réelle délibération contradictoire et démocratique avec toutes les parties prenantes, et de veiller à la protection de la nature et des populations de Guyane.

 

« Or de question », un collectif citoyen

Or de question est un collectif citoyen opposé aux projets industriels d’exploitation minière, apolitique et non violent, représentant 25 organisations guyanaises avec un même objectif, à savoir, s’opposer à l’implantation de la méga-industrie minière internationale en Guyane.

Organisations nationales en soutien : France Libertés – Fondation Danielle Mitterrand, Sauvons la forêt, Ingénieurs sans frontières, Nature Rights, Planète Amazone et la Ligue des droits de l’Homme.

Le Collectif « Or de question » soutient solidairement les mouvements citoyens et populaires qui ont lieu actuellement en Guyane. Voici ses principales revendications :

1 – Le Collectif « Or de question » exige du gouvernement français un moratoire sur la méga-exploitation minière industrielle en Guyane et l’arrêt immédiat de tous les projets de ce type déjà engagés (cf. Montagne d’or). La méga-industrie minière est l’une des plus polluantes au monde. Elle n’est ni solidaire ni équitable en termes de retombées économiques. Elle ne développera donc pas notre pays mais, bien au contraire, minera les bases même de notre patrimoine naturel, à savoir ses ressources énergétiques et hydriques, son attractivité touristique potentielle et sa biodiversité.

2 – Le Collectif « Or de question » réclame que l’État donne les moyens à la Guyane de se développer par des secteurs innovants et porteurs d’avenir pour la jeunesse. Ce développement endogène et durable permettra la création d’emplois valorisants, à forte valeur ajoutée, grâce à des formations de haut niveau. Ce modèle de croissance verte et bleue pourrait s’appuyer sur l’agriculture soutenable, l’agroécologie, l’agroforesterie, la filière vertueuse du bois, les énergies renouvelables, la valorisation des ressources naturelles dans une démarche éthique et respectueuse de l’environnement, la recherche, le tourisme responsable, l’économie sociale et solidaire …

3 – Le Collectif « Or de question » réclame l’éradication de l’orpaillage clandestin et leurs systèmes financiers, par la mise en place d’un dispositif d’enquêtes judiciaires véritablement efficace et cohérent.

4 – le Collectif « Or de question » réclame que l’État, conformément à la législation française, consulte le futur Grand Conseil Coutumier (ex-CCPAB) dans tous les grands projets susceptibles de bouleverser les modes de vie économiques et sociétales des populations autochtones de Guyane.

5 – Le Collectif « Or de question » réclame que les revendications des peuples autochtones soient prisent en compte à savoir la demande de ratification de la convention 169 de l’OITainsi que la rétrocession de leurs territoires ancestraux.

 

Une mobilisation record qui exige des réponses du gouvernement

Le Collectif  Or de question  avec le soutien de plusieurs organisations nationales et internationales a, grâce à un formulaire de participation en ligne, déposé 7 613 avis auprès du commissaire enquêteurentre l’ouverture de la procédure d’enquête publique, le 29 juin, et sa clôture, le 25 août dernier, pour faire barrage au méga projet de mine industrielle Montagne d’or en Guyane.Le Collectif Or de question et les organisations de soutien attendent une réponse des pouvoirs publics et réclament l’abandon du projet.

 

Une enquête publique indissociable du projet Montagne d’or

Cette procédure d’enquête publique concernait la demande d’autorisation de travaux miniers d’exploitation d’or secondaire par la compagnie minière Montagne d’Or, sur la concession Paul Isnard, lieu-dit Bœuf Mort.

Pour les associations, cette exploitation “satellite” est indissociable du projet de méga-mine d’or sur le site Montagne d’Or. Porté par le consortium russo-canadien Nord Gold (société russe détenue par le milliardaire Alexeï Mordashov) et Colombus Gold Canada, il s’agit d’un gigantesque projet d’extraction d’or dans la forêt amazonienne de Guyane. Si les autorisations pour ce mégaprojet venaient à être délivrées, ce serait la plus grande mine d’or à ciel ouvert jamais exploitée en France consommant 20% des capacités énergétiques de Guyane.

 

7 613 personnes mobilisées en un temps record, en Guyane et en métropole

Le Collectif Or de question et les associations nationales de soutien sont parvenus à mobiliser 7 613 opposants au projet par le biais d’un formulaire numérique. En Guyane, les habitants de Cayenne (252 avis déposés), de Remire Montjoly (197 avis déposés) et de Saint-Laurent du Maroni (170 avis déposés) ont été les plus mobilisés. La mobilisation est grandissante depuis que le conseil des chefs coutumiers s’est exprimé majoritairement contre le projet Montagne d’or le 9 août.

La métropole se mobilise également puisque 87% des avis déposés l’ont été par des résidents de France métropolitaine. Les opposants au projet ont démontré qu’ils ont le soutien des Français et Françaises de l’autre côté de l’Atlantique. Le succès rencontré par la mobilisation du Collectif Or de question, relayé entre autre sur la plateforme internationale Sauvons la forêt, confirme que la question de l’industrialisation de l’activité minière en Guyane n’est pas une problématique locale mais mondiale, qui concerne non seulement les Guyanais et les Guyanaises mais aussi les habitants de toute la planète. « Il s’agit d’une lutte politique refusant l’accaparement extractiviste des terres et réclamant la mise en œuvre de mesures économiques, sociales et environnementales durables », déclarent les porte-parole du Collectif Or de question.

 

Forte inquiétude des habitants et demande d’un débat public

Les promesses formulées par le dirigeant de la société concernée, M. Rock Lefrancois, n’ont pas su convaincre les opposants au projet. 86% des personnes qui se sont exprimées s’inquiètent fortement des impacts environnementaux du projet et considèrent que la mine d’or va « défigurer les terres de Guyane par la déforestation, avoir un impact considérable sur l’eau, la faune et la flore ». Elles considèrent qu’aucune retombée économique et sociale n’est à attendre du projet de méga mine d’or (55% des avis déposés).

La moitié des avis déposés réclament la tenue d’un débat public sur l’autorisation de travaux miniers d’exploitation sur la concession Paul Isnard, lieu-dit Bœuf Mort, au même titre que pour la demande d’exploitation de la méga-mine, puisque les deux projets sont indissociables. Pour les porte-parole du Collectif Or de question, « les citoyens doivent être informés en toute transparence des enjeux réels de ces droits d’exploitation consentis à la compagnie minière Montagne d’or ».

 

Une réponse du gouvernement à la hauteur des enjeux posés par Montagne d’or

Le Collectif Or de question ainsi que les associations partenaires réclament aujourd’hui l’abandon de ce projet. Le silence gardé par le gouvernement est assourdissant au regard des enjeux environnementaux, climatiques, économiques, sanitaires et sociaux que représente ce projet de mine industrielle.

Il est temps de passer des grandes déclarations politiques aux actes : s’engager pour la protection de la biodiversité et le respect des engagements de la France au travers de l’accord de Paris, et répondre enfin aux revendications exprimées par les Guyanais et Guyanaises pour le développement de leur région.

 

Les dégâts de l’orpaillage clandestin et de la méga-mine

Le Conseil scientifique du parc amazonien a publié, à l’occasion de la venue du Président Macron, une lettre ouverte extrêmement sévère sur la politique du gouvernement et des autorités locales en matière de protection de l’environnement. Sa critique va de la dénonciation des dégâts que produisent les sites d’orpaillage clandestin au refus de l’exploitation qui serait légale, comme le projet Montagne d’Or. Voici des extraits de cette lettre ouverte.

« La Guyane va mal, et sa partie sud encore plus, en raison de l’impact croissant de l’orpaillage illégal qui affecte dramatiquement et les populations locales et l’environnement. Aujourd’hui le Parc Amazonien de Guyane, subissant cette ruée vers l’or, peine à assurer ses missions de conservation comme un parc national digne de ce nom, et digne d’un pays qui revendique la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages, comme une priorité.

Cette situation n’est pas nouvelle, mais elle s’aggrave dans des proportions plus qu’alarmantes. Le dernier rapport (août 2017) du suivi environnemental et de ses impacts montre une augmentation sans précédent de l’orpaillage illégal sur le territoire du Parc Amazonien avec une hausse de 78% du nombre de sites comparé à la campagne de survol de mars 2017. Comme le souligne le rapport du Parc Amazonien « Cette situation dramatique est indigne de notre pays ! ». Pour exemple, on recense 114 sites illégaux pour la seule commune de Maripa-Soula où l’impact sur les populations amérindiennes est particulièrement crucial avec des taux inacceptables d’imprégnation mercurielle : plus de 90% de la population y présente des taux supérieurs aux seuils de toxicité admis actuellement (5!g/g de cheveux) et 15% présente des taux supérieurs à 20!g/g avec plusieurs cas cliniques avérés de neuropathies périphériques chez des adultes (Pignoux, 20152).

Nous alertons depuis des années les autorités de l’État sur les conséquences dramatiques des rejets du mercure endogène et exogène dans la chaîne alimentaire halieutique et de sa toxicité pour le métabolisme des populations vivant le long des cours d’eau et se nourrissant des poissons contaminés.

Outre l’intoxication mercurielle accrue et confirmée par plusieurs travaux scientifiques, ces activités illégales très prégnantes induisent une forte turbidité des eaux qui asphyxie les milieux aquatiques, impacte leur productivité et réduit les stocks de poissons nécessaires à la pêche de subsistance des populations locales. Sur le plan social et humain l’orpaillage illégal entraîne aussi insécurité, vols, violence, dégradation globale de la situation sanitaire (paludisme…) de l’habitat (diminution du gibier…), des conflits internes et des risques de dégradation des institutions et des valeurs traditionnelles. Il en résulte de nombreux désordres sociaux et environnementaux qui affectent gravement le bien-être des riverains et doivent être mis en lien avec cette statistique accablante tant sur l’Oyapock que sur le haut Maroni, avec un taux de suicide de 1 pour 200 habitants, c’est-à-dire 25 fois supérieur à celui de la métropole. Cette épidémie de suicide, qui affecte en premier lieu les populations autochtones et locales, a déjà fait l’objet de rapports alarmants (tel le rapport parlementaire de novembre 2015 qui préconisait 37 propositions pour enrayer ce drame) qui appuient les mots des chefs coutumiers du haut Maroni. En effet, ces derniers ont récemment adressé un courrier à madame la ministre de l’Outre-mer, en concluant : « Nos peuples sont en train de mourir ». Dans cette situation fortement dégradée, le PAG n’est pas en mesure d’assurer ses missions de sauvegarde des modes de vie et des cultures des populations autochtones et locales qui vivent sur le territoire concerné et qui participent, depuis des temps immémoriaux, à la préservation de la biodiversité, enjeu majeur à la fois pour la Guyane et pour la planète.

Des mesures sont indispensables dans le respect de la loi et des missions régaliennes qui incombent à l’État sur son territoire, pour protéger ses citoyens ici, les populations autochtones et locales. Cette situation ne peut être inversée qu’à l’aune d’une volonté politique sans précédent. Nous comptons sur vous, Monsieur le Président, pour mettre en place toutes les mesures nécessaires à la lutte contre ce fléau que représente l’orpaillage illégal en Guyane.

Les précédentes lettres d’alerte de notre Conseil scientifique (cinq motions relatives à l’orpaillage illégal datées des 30/01/2009, 14/10/2009, 12/05/2011, 5/12/2012, 7/12/2013 et la lettre ouverte adressée à Mme B. Pompili du 7/10/2016) avaient énoncé des propositions dans le sens d’une reprise de contrôle de la situation avec, par exemple :

  • le renforcement des barrages de contrôle sur les rivières,
  • la mise en place de moyens judiciaires permettant d’enquêter sérieusement sur les filières et les complicités locales,
  • la mission d’enquête parlementaire et inscription du sujet de la coopération policière et militaire à l’agenda diplomatique avec le Brésil et le Suriname.

 

En outre, les statistiques préoccupantes convergent (Guyane, Venezuela, Brésil) et donnent un écho international à ce problème de l’orpaillage illégal dont on sait qu’il est aussi lié aux grands projets miniers légaux, qui drainent immanquablement leurs cortèges d’illégaux. C’est pourquoi nous nous permettons d’attirer votre attention sur ce risque supplémentaire inhérent à l’exploitation méga minière sur le territoire, qu’est l’aggravation de l’orpaillage illégal en plus de la destruction de milliers d’espèces biologiques, dont certaines protégées et d’autres non décrites par les scientifiques, des effets de ce projet sur le changement climatique : augmentation de 50% de production de gaz à effet de serre pour la Guyane, usage de 20 tonnes d’explosifs et 10 tonnes de cyanure par jour, de la pollution des rivières et des nappes phréatiques par drainage minier acide, du besoin énergétique (20 MW) correspondant à celui de la ville de Cayenne et du risque inhérent à la rupture de digue avec une intoxication massive du bassin de la Mana (cf.catastrophe de Mariana au Brésil en 2015). Ce sont autant d’éléments qui nous font vous demander, au nom du principe de précaution et de la lutte contre le réchauffement climatique, un moratoire contre tout méga projet minier en Guyane.

 

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