Lettre de Michel Tubiana à Roger Cukierman, président du CRIF

Monsieur le Président,

Le 1er avril 2002, je vous ai écrit, ainsi que le MRAP, pour vous proposer de répondre ensemble aux attentats antisémites qui viennent de se produire. Nous nous mettions à votre disposition, pour discuter de modalités d’expression conjointes autour de notre réaffirmation commune de la condamnation de l’antisémitisme, comme de tout racisme, et de notre volonté de vivre ensemble dans la République.

Je vous indiquais aussi qu’il nous paraissait souhaitable de ne pas ignorer les causes de ces actes, qui ne sauraient par ailleurs en être la justification, et d’affirmer notre volonté de paix au Moyen Orient, ce qui implique le droit des Palestiniens comme des Israéliens de vivre dans deux Etats aux frontières sûres et reconnues. Le sang, qu’il soit celui des victimes d’attentats aveugles en Israël ou celui d’un peuple palestinien en quête d’existence et soumis, aujourd’hui, aux affres d’une action militaire, porte une charge symbolique qui déguise la réalité et attise les passions. Je pensais qu’il nous appartenait d’apporter, avec d’autres, un apaisement à ces emportements.

Vous n’avez pas répondu favorablement à cette démarche. En revanche, vous avez lancé un appel à manifester le 7 avril 2002 contre l’antisémitisme, contre le terrorisme, en soutien au peuple israélien et pour la paix.

Je voudrais vous rappeler que la LDH a été fondée, il y a 104 ans, parce qu’un homme était victime de l’arbitraire d’Etat en tant que juif. Depuis, notre action contre le racisme et l’antisémitisme n’a pas cessé. Pas plus que n’a cessé notre combat pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Nos militants y consacrent leur énergie et, parfois, dans le passé, leur vie.

Ceci me permet de vous dire franchement que vous vous fourvoyez en niant l’universalité de la lutte contre le racisme et en mêlant le combat contre l’antisémitisme au soutien unilatéral à un État.

En refusant d’ouvrir votre manifestation à d’autres organisations que celles qui composent le CRIF, vous faites d’un combat nécessairement universel une démarche communautaire, niant par là les principes de la République. Vous renforcez ainsi une forme de repli sur soi que, par vos déclarations et vos initiatives, vous n’avez cessé de favoriser : pour tarir les sources des actes antisémites, il faut que tous les citoyens de ce pays expriment leur rejet et non qu’ils se regroupent dans des actions purement communautaires.

En faisant, de plus, de cette manifestation l’expression du soutien à un Etat, vous donnez à croire que votre liberté de jugement est inféodée à une solidarité aveugle. Comme si lutter contre l’antisémitisme nous interdisait de critiquer l’une ou l’autre des parties au conflit. Votre référence à la paix prend alors un sens incantatoire lorsqu’elle coïncide avec votre soutien au peuple israélien. La paix aurait-elle une nationalité ? A l’inverse de vos propos, vos actes montrent que vous entendez reproduire, en France, les schémas de l’affrontement qui sévit au Moyen Orient.

Encore une fois, il est tout à fait légitime d’avoir des avis divergents sur le drame qui se déroule au Moyen Orient : il est, en revanche, totalement illégitime d’instrumentaliser, en France, l’antisémitisme au profit d’un des protagonistes ou pour nier le droit de l’Autre à exister, comme nul n’a le droit d’imputer aux juifs de France la politique du gouvernement israélien.

Je ne suis pas certain que vous ayez une exacte conscience du risque que vous prenez ni des freins que vous apportez à l’efficacité de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. C’est pourquoi, je tenais à vous dire publiquement notre déception.

Mais, au-delà de ces errements, je voudrais vous dire, aussi, que je partage l’émotion et la révolte qui nous saisissent tous lorsque des lieux de culte, des biens ou des personnes sont l’objet d’agressions parce que juifs. Tout en me refusant à rechercher dans l’histoire de l’Europe des éléments de comparaison qui me paraissent parfaitement déplacés, je sais que ces faits sont une insulte à notre mémoire collective et qu’ils ne peuvent que provoquer amertume et révolte. Je sais aussi combien peuvent être mal ressentis les propos excessifs tenus de part et d’autres et qui n’ont pour effet que d’accroître les crispations.

C’est pourquoi, dans cette République qui est notre maison commune, nous serons toujours aux côtés de tous ceux qui sont atteints par ce crime qu’est le racisme, sous toutes ses formes.

J’espère que nous pourrons, le plus tôt possible, nous retrouver pour dire ensemble notre détermination à combattre le racisme et l’antisémitisme et à œuvrer pour une paix juste au Moyen Orient.

Michel TUBIANA, président de la LDH

Paris, le 5 avril 2002

Réponse de Roger Cukierman, président du CRIF, le 8 avril 2002

 

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