La LDH soutient le film documentaire « Mémoires d’un condamné », de Sylvestre Meinzer

Sortie le 1 novembre

Sur une affaire qui, pour la Ligue des droits de l’Homme, quelques années après l’affaire Dreyfus, avait le même caractère de machination judiciaire et où elle s’est engagée pleinement, la réalisatrice Sylvestre Meinzer nous offre un beau film, poétique et émouvant, qui suscite de multiples échos dans un contexte actuel de criminalisation des mouvements sociaux et de régression des libertés syndicales. Elle confie elle-même qu’elle n’a découvert l’histoire de Jules Durand qu’en septembre 2011, cent ans après l’affaire. C’est un Havrais qui la lui a racontée et elle n’arrivait pas à le croire, à comprendre pourquoi elle était restée si méconnue. Qui connait le cas de Jules Durand ? Même au Havre, même au sein de la Ligue des droits de l’Homme ? Dont pourtant le président de l’époque, Francis de Pressensé, avait invité l’association à en faire une cause nationale, emblématique des injustices sociales qu’elle voulait, aussi, combattre.

Jules Durand, docker-charbonnier et syndicaliste du Havre, était aussi membre de la LDH. Il a été condamné à mort en novembre 1910 pour un crime qu’il n’avait pas commis, le meurtre au cours d’une rixe d’un ouvrier non gréviste. Les jurés ont été abusés par une machination patronale qui a trouvé des relais au sein de l’institution judiciaire. Pour la LDH, pour la CGT, pour l’Humanité de Jaurès, l’affaire Durand était une « affaire Dreyfus ouvrière » et ils ont appelé tous ceux qui s’étaient mobilisés pour Dreyfus à défendre Durand. Ce ne fut malheureusement pas le cas. Des « dreyfusards » historiques, comme Clemenceau, Aristide Briand et Joseph Reinach, n’ont pas bronché. Ceux qui, comme Jaurès avaient finalement fait le choix de défendre Alfred Dreyfus, bien que bourgeois et militaire, car l’injustice dont il était victime concernait tous les citoyens, les ont appelé en vain à défendre aussi Durand. Ils ont constaté qu’ils ne répondaient pas tous présent.

Dans ces deux affaires, l’institution judiciaire et les plus hautes autorités de la République n’ont pas réagi de la même façon. La Cour de cassation a finalement accepté le recours de Dreyfus contre sa condamnation à la déportation à vie, l’a cassée en 1899 rendant possible son retour et un nouveau procès, suivi d’une grâce par le président de la République qui l’a dispensé de toute peine, puis a adopté en 1906 un arrêt d’annulation sans renvoi qui l’a totalement innocenté. Jules Durand, quant à lui, a d’abord vu la Cour de cassation rejeter son pourvoi, pourtant fondé, puis le président de la République lui a accordé un grâce partielle commuant sa peine de mort en une peine de prison pour sept ans. Deux mois après son procès, alors que la Cour de cassation n’avait donné aucune réponse à son nouveau pourvoi, il a sombré irrémédiablement dans la folie.

Pour reprendre les mots de Jaurès, il a été plus difficile encore de se dresser contre « la raison d’État capitaliste » lors de l’affaire Durand, que contre « la raison d’État militariste » lors de l’affaire Dreyfus. Lorsqu’ils se sont trouvés confrontés à une machination judiciaire visant les droits sociaux des ouvriers, l’attachement à la justice de certains de ceux qui avaient pris la défense de Dreyfus a trouvé de sérieuses limites.

Le film de Sylvestre Meinzer n’est pas une reconstitution historique. Dans le Havre d’aujourd’hui, elle rencontre des hommes et des femmes qui, un siècle plus tôt, auraient pu côtoyer l’affaire Durand : syndicalistes, dockers, juge, avocats, psychiatre, voisins, famille… Chacun interroge sa propre mémoire, les luttes ouvrières et ce moment où la justice s’est comportée en justice de classe et dont Jules Durand est le symbole. A voir absolument, à faire programmer dans les salles de cinéma « amies » et à accompagner des débats indispensables.

 

Mémoires d’un condamné

Film documentaire de Sylvestre Meinzer
France, 2017
Production : Lardux Films

 

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