La LDH soutient le film « Madame B. Histoire d’une Nord-Coréenne », de Jero Yun

Madame B. Histoire d’une Nord-Coréenne

Sortie le 22 février

C’est dans une quête hypnotique d’un monde meilleur pour les siens que « Madame B. Histoire d’une Nord-Coréenne », film poétique réalisé par Jero Yun, nous transporte de la Corée du Nord à la Chine puis à la Corée du Sud dans un décor de paysages sauvages, d’entre les mondes. Car c’est bien entre les mondes que, livrés aux intempéries, dans un voyage semé de pièges et de dangers, ceux qui fuient, chassés par des prédateurs humains, poursuivis par la police, surveillés, pillés, tentent d’atteindre, sinon un havre, du moins un lieu où rester.

Pendant 2 ans et au prix de nombreux risques, le réalisateur a suivi cette mère qui fuit la Corée du Nord pour la Chine en espérant y gagner assez d’argent pour sauver sa famille de la misère. Arrivée en Chine, Madame B. est vendue par les passeurs comme esclave à un paysan chinois pauvre. Elle devient sa femme sans enthousiasme puis peu à peu s’attache à lui et à ses parents. S’ensuit un court moment, fait de gestes quotidiens, où s’exprime dans une pudeur extrême la rareté des attachements dans le cours de vies soumises à des contraintes extrêmes.

Car Madame B. demeure hantée. Tiraillée entre son attachement pour sa nouvelle famille et son amour pour ses enfants, elle ne parvient pas à s’enraciner dans sa nouvelle vie. Elle monte alors son propre réseau de passeurs, puis repart chercher sa première famille pour les amener vivre en Corée du Sud.

Commence alors toute une série de voyages, de détours, filmés en simple caméra qui donne au film un ton qui lui est singulier : celui d’une sorte d’hypnose qui nous conduit dans des bus bondés – qui sont autant de radeaux sur une terre qui est mer à la fois – à partager une errance avec ces hommes et ces femmes qui, dans des voyages périlleux, livrés à tous les risques, à toutes les intempéries, à tous les prédateurs, cherchent une vie meilleure : une vie tout court. Le réalisateur nous fait partager les périls, l’organisation des transferts, les longues attentes, le quotidien avec les échanges au téléphone ou les repas silencieux. Les fuyards sont autant de destins, d’histoires particulières que rien ne relie réellement : les échanges sont rares, courts, pragmatiques, souvent dénués d’empathie.

Des paysages désertiques aux rares chemins et aux destinations incertaines, de longs moments où chacun se demande ce qu’il adviendra de lui, autant d’abîmes solitaires pour tous ceux qui, jetés ensemble, n’ont de rêves que soumis à l’impitoyable calcul des chances de survie.

Au terme de longs périples, Madame B. parvient toutefois à rejoindre ses enfants dont elle avait organisé le transfert en Corée du Sud. Elle s’installe avec eux mais peine à s’adapter : elle pense toujours à son mari chinois et renoue difficilement les fils avec ses enfants qui ne veulent pas la laisser repartir. Elle regrette, dans la ville froide, moderne et anonyme, cette vie dure de paysanne au côté du mari chinois et de ses parents, dans cette maison où être, c’est être quelque part. Et nous la laissons là, toujours entre des mondes.

Le réalisateur Jero Yun nous livre avec ce film des images d’immenses paysages, chemins clandestins qui sont autant de moments de flottements entre les lieux, les temps, les liens qui forgent la personnalité et l’expérience d’une femme aux multiples facettes. Entre sens du devoir, fidélité envers ses familles et goût de la liberté, entre témérité et acceptation d’un certain destin, entre dureté et affleurements de tendresse, Madame B. nous offre la palette, explorée dans tous ses recoins, des sentiments, des dilemmes qui font l’universelle condition humaine.

A travers elle, se déploie sous nos yeux la complexité des destins, des personnalités, des combats de toutes celles et ceux qui, pour un motif ou un autre, doivent fuir leurs pays. Avec ces hommes et ces femmes ni meilleurs, ni moins bons que d’autres, le réalisateur nous invite à ouvrir les yeux, sans angélisme, sans jugement, sur une réalité qui n’est pas que statistique, et où les rôles de victimes ou passeurs peuvent s’intervertir sans nécessairement faire perdre son humanité à celui qui en change. Il nous montre aussi les aléas de l’identité mixte, diverse, qu’incarnent les destins des Nord-Coréens, sujet qu’il explore depuis plusieurs années.

Nous aimons Madame B. Nous aimons Madame B. lorsqu’elle est victime de trafics, lorsqu’elle devient passeuse, nous l’aimons aimante, nous l’aimons forte et nous l’aimons rusée et dure parfois. Nous l’aimons parce qu’elle n’est pas parfaite et qu’elle nous fait comprendre, sentir, entendre, partager ce que ces hommes et ces femmes qui migrent, qui fuient, qui cherchent, disent de notre humaine et universelle condition. Nous ne choisissons pas, parmi les Madame B. que nous aimons, celle qui serait politiquement correcte au détriment de celle qui est.

Et c’est en ce sens que Madame B est un plaidoyer sans discours, un plaidoyer pour l’accueil au sens total plutôt que le tri entre celles et ceux qui, étrangers et intimes à la fois, contribuent par leurs destins et la façon dont ils s’en saisissent à défendre notre commune liberté.

 

Madame B. Histoire d’une Nord-Coréenne
France, Corée du Sud, 2016
Durée : 71 min
Réalisation : Jero Yun
Production : Zorba Production ; SU:M

 

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