En Martinique, sous les inégalités, la discrimination ?

Par William Rolle, section LDH de Fort-de-France.

Pour bien s’interroger sur le système éducatif à la Martinique, revenons en arrière à l’aide de deux ouvrages qui ont plus de trente ans déjà… et qui ont réfléchi sur l’éducation et le créole dans l’enseignement. Le premier est de André Lucrèce, Civilisés et énergumènes (Editions Caribéennes, 1981) ; le second a pour auteur Lambert-Félix Prudent, Des baragouins à la langue antillaise (Caribéennes, 1980). C’est volontairement que nous citons ces anciens ouvrages, aux titres très parlants, publiés juste avant l’accession de la gauche au pouvoir. Cette gauche au pouvoir fut une autre époque pour la Martinique, car une réflexion (ce n’était pas la première fois) commençait à être menée sur le sens  de l’enseignement scolaire, sur la cohabitation entre deux langues, le français et le créole, dans la société, à l’école.

Que disent ces ouvrages ? Que nous partons d’une situation empreinte d’inégalités mais où, progressivement l’intégration se fait, notamment grâce aux divers combats endogènes et aussi, rendons leur hommage, aux hussards de la République. L’école participe, au début du XXe siècle et jusqu’à la fin des années 1970, à l’ascension sociale et celui- ci peut embarquer quelques enfants des classes laborieuses. Le roman épigone de Joseph Zobel narre très bien les problématiques de celles-ci .

Qu’en est-il aujourd’hui ? Tous les indicateurs officiels sont au rouge, quand, pour faire plus efficace, ils ne sont pas appliqués, les outils statistiques de la métropole sont omis lorsqu’il s’agit des Dom, ainsi qu’il est dit dans l’article de tête de cette lettre.On n’en finirait pas de citer les données de l’Insee indiquant ces écarts : « Les résultats obtenus par chaque académie sont encore loin d’être équivalents à ceux constatés en métropole ». Ainsi les résultats aux évaluations nationales des acquis en français et mathématiques des élèves de CM2, effectuées en janvier 2009, font apparaître, pour les quatre académies concernées, des scores nettement inférieurs à ceux de la moyenne nationale : en français, 40 % des élèves n’atteignent pas la moyenne dans les académies de la Guadeloupe, de la Martinique et de La Réunion ; 73 % des élèves guyanais échouent aux mêmes évaluations, contre 25 % au plan national ; en mathématiques, 55 % des élèves des académies des Antilles et de La Réunion n’obtiennent pas la moyenne ; ils sont 82 % en Guyane, contre 35 % au plan national.

Les écarts entre ces chiffres ont pour résultat, à la sortie, un taux de chômage important qui touche globalement, la Martinique compte 1,1 actif pour 1 inactif (2,5 en Métropole) et 1 chômeur pour 3,8 actifs occupés (8,8 en Métropole). Et surtout dans ce taux de chômage on perçoit l’échec du système éducatif : un faible niveau de formation constitue également un frein à l’accès à l’emploi : à titre d’illustration, le taux chômage atteint 32,1 % pour les actifs sans diplôme, contre 10,0 % pour les titulaires d’un diplôme de niveau Bac+2.[1]

Il y a dix ans, un rapport des corps d’inspection de la Martinique[2] fit quelques bruits. En effet il faisait un constat de l’échec du système éducatif français à la Martinique. Celui-ci est inadapté au contexte culturel des apprenants, à leur perception du monde, marqué notamment par l’insularité.

 

La critique est faite des programmes, non pas tant par leur éloignement du contexte local mais du fait que lorsqu’il est fait référence à celui-ci, il n’en demeure pas moins une dilution, un éparpillement. Autrement dit l’élève aurait plutôt tendance à interpréter ces références comme exotiques car trop rares. Ce manifeste proposait ainsi une sortie de crise« Humanités créoles, dans la mesure où l’ensemble des relations de l’élève martiniquais avec son monde est dominé par l’évolution socio-historique d’une langue et d’une culture pour lesquelles une communauté n’a pas cessé de lutter dans le but de la faire reconnaître ».

En 2014, il faut rendre justice au travail mené par le Comité pour la mémoire de l’esclavage[3] qui s’interrogea sur le traitement de ce thème dans les manuels scolaires de l’ensemble du cycle d’apprentissage. Par exemple on peut y lire ceci : « Dans les sept heures proposées pour l’étude des grandes phases de la période révolutionnaire, il n’est à aucun moment question de l’abolition de l’esclavage de 1794 et de son rétablissement en 1802. »[4]

Les nouveaux programmes de bac pro en histoire et géographie furent remaniés, l’histoire des Antilles y est plus présente. Cependant lors d’un remaniement du programme en 2013, comme par hasard, pour alléger ce programme en vue de l’examen du bac nous nous aperçûmes, vu de la Martinique, que les points concernant les Antilles (par exemple les migrations) étaient supprimés ; trop lourd sans doute à enseigner en France métropolitaine. Depuis une nuance a été introduite, sous la pression, dans ces objets d’études.

De même, dans la première mouture de la réforme dans le programme de lettres, il était impossible d’aborder une œuvre antillaise car en dehors des grands courants littéraires (réalisme par exemple) préconisés.

 

Oui le créole est enseigné dans certains établissements, effectivement il y a maintenant nombre d’enseignants diplômés dans la bivalence créole et une autre discipline.

Cependant l’état des lieux n’a pas changé. L’enseignement bilingue, le réflexe au créole et au français dans un cours par les enseignants n’est pas la règle. Dans l’espace de l’Education nationale la diglossie demeure, ce qui confirme les données statistiques sur le décalage dans l’apprentissage du français écrit [5].

 

Un titre comme celui-ci : Une didactique du français adaptée aux situations de créolophonie : le cas de la Martinique[6] ne demeure qu’un vœu pieux. Plus d’un an après la traduction de la Déclaration des droits de l’homme en créole en martiniquais sous forme d’une affiche destinée aux établissements scolaires, le rectorat de la Martinique s’oppose à sa distribution et nous cherchons en vain les soutiens ministériels.

Enfin, il faut considérer la difficulté de l’apprentissage en intégrant les élèves, mais également les enseignants : près de 500 postes ont été supprimés au niveau du second degré de 2009 à 2013, soit en moyenne, 100 postes par an. L’argument est principalement démographique. Cependant cette baisse démographique est enfin le résultat, cinquante ans après, d’une politique amorcée par le Bumidon[7], qui avait vocation de favoriser l’émigration des jeunes des Dom-Tom, avec de moins en moins de perspectives de retour.

L’État vient de réintroduire plus de zones d’éducation à caractère prioritaire. On remarque dans cette liste des établissements de du chef-lieu, Fort-de-France. On aurait attendu dans ce triste palmarès des établissements de communes. C’est aussi le lieu où statistiquement les violences aux personnes et la délinquance juvénile ont le plus fort taux.

 

William Rolle,

 section LDH de Fort-de-France.

[1] Données extraites du rapport annuel  2012 de l’Iedom.

[2] « Les humanités créoles », séminaire des corps d’inspection de la Martinique, Fort-de-France, le 21 février 2003.

[3]  Rapport du 25 avril 2005.

[4] Op.cit, p 4.

[5] Lire, écrire, compter : la maîtrise des compétences-clé en Martinique, Insee

[6] Bellonie Jean-David, Université des Antilles-Guyane (Martinique) Laboratoire Crillash.

[7] Créé en 1961, le Bumidom (Bureau pour les migrations intéressant les Départements d’outre-mer) est chargé officiellement d’organiser cette émigration.

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