Après le deuxième tour

82 à 18, ce score marque une défaite et ne résout rien. Le résultat du second tour de l’élection présidentielle marque, d’abord, la conscience qu’ont eu une grande majorité des citoyens que le Front national n’est pas un parti comme les autres et qu’il fallait le dire clairement. C’est la conséquence de la mobilisation civique qui a eu lieu entre les deux tours, où la LDH a pris toute sa place. A l’inverse de ceux qui ont prôné l’abstention ou le vote blanc, les électeurs ont affirmé que l’on ne défendait pas la démocratie et les libertés du bout des lèvres. Les libertés se défendent ici et maintenant et non en pratiquant la politique du pire ou en adoptant des postures radicales. Comme si nous avions à gagner à une radicalisation d’une droite qui aurait eu à donner encore plus de gages si le score avait été plus serré. Les valeurs démocratiques ne sont pas à géométrie variable et faire la différence entre J. Chirac et J.M. Le Pen, c’est tout simplement reconnaître que le combat n’est pas de même nature à l’égard de l’un ou de l’autre. En ce sens, je persiste à dire que tant par ses pratiques que par sa position de fond, l’attitude de Lutte ouvrière n’est pas acceptable. Il faut avoir une singulière conception de la vie démocratique pour participer à une manifestation appelée sur un thème antagoniste à celui soutenu par les organisateurs de la manifestation. Si cette manière de faire est l’expression d’un débat démocratique, alors je pense, effectivement, que l’on ne partage pas le même sens de la démocratie. Considérer qu’il n’y a pas de différences entre un homme et un parti qui veulent mettre à bas jusqu’au fonctionnement même de la démocratie et un homme et des partis avec lesquels nous avons les désaccords les plus profonds mais qui ne se proposent pas de réduire la démocratie à un plébiscite permanent, c’est admettre que la démocratie est purement formelle. C’est l’inverse du combat de la LDH.

C’est pourquoi, nous continuerons, dans la perspective des élections législatives, à agir dans le même sens. Seule ou avec d’autres, la LDH se doit d’interpeller tous les candidats pour leur demander de s’interdire toute alliance mais aussi tout compromis, sous quelque forme que ce soit, avec le Front national.

Mais ce résultat ne résout rien. D’abord, plus de 5 millions d’électeurs ont trouvé possible et normal de voter en faveur du Front national. Cela illustre la profondeur du mal et l’insuffisance des réponses apportées aux attentes de beaucoup. A ce titre, le sursaut civique qui a eu lieu ne saurait nous dispenser, tous, d’un regard critique sur nos insuffisances et nos erreurs. Ceux qui penseraient qu’après le 5 mai, les choses peuvent reprendre leur cours normalement, comme si de rien n’était, se trompent gravement. Ce résultat ne résout rien car nous savons, aussi, à quoi nous aurons à faire face : une politique sécuritaire, la régression des acquis sociaux, un immobilisme institutionnel qui perpétuera l’impossibilité de participer à la vie démocratique, etc.

Notre première tâche concerne les élections législatives. Nous devons agir pour faire comprendre aux responsables de tous ceux qui nous sont proches et à leurs élus, que comme pour la mobilisation contre Le Pen qui a réuni jeunes et moins jeunes, mouvement associatif et mouvement syndical, l’heure n’est ni à l’isolement ni à la concurrence. La mobilisation contre Le Pen avait pour but de barrer la route à l’odieux, il faut maintenant tout faire pour que le plus grand nombre possible de ceux qui seront élus à l’Assemblée nationale puissent faire obstacle à un gouvernement qui se sentirait les mains libres d’appliquer un programme contraire à nos valeurs et à nos attentes.

Nous devons aller plus loin. Aujourd’hui se manifeste une volonté de débattre, de repenser bien des sujets. Nous devons participer pleinement à ces débats, à la place qui est la nôtre, en évitant deux écueils. Nous devons conserver la distance nécessaire à l’égard de tous les partis politiques de manière à ne pas être entraînés dans les inévitables rivalités électorales qui ne sont pas de notre ressort comme nous devons conserver notre indépendance à l’égard de tel ou tel courant politique, même s’il s’exprime au travers d’organisations associatives ou syndicales qui nous sont proches. C’est donc en toute autonomie que la LDH doit apporter sa contribution aux débats qui naissent ici ou là.

Sur la sécurité, les institutions, les rapports des citoyens au politique, sur l’exclusion sociale, sur les discriminations, sur l’Europe, sur la politique d’immigration, voici un ensemble de sujets (non limitatifs) sur lesquels nous devons initier débats et réflexions et participer à ceux qui peuvent être organisés.

Bien plus que de ressasser nos amertumes ou de se figer dans des attitudes de Cassandre et de chevalier blanc, nous avons à participer à la réappropriation de la démocratie. C’est le moyen de lutter ensemble contre la haine et le désespoir, c’est un moyen pour construire ensemble de nouvelles perspectives et de nouveaux droits.

Michel TUBIANA, président de la LDH

Paris, le 6 mai 2002

Share This