La LDH soutient le film documentaire « Fort intérieur » de Chris Pellerin

Sortie en Belgique en 2012 et tourné à la maison d’arrêt de Caen et au centre pénitentiaire de Rennes.

Chris Pellerin ne regarde pas les autres, elle les accompagne. Elle n’a rien à démontrer, juste à être avec. Avec une distance rare chez les cinéastes, elle prend garde de ne pas disparaître (faire croire au réel) et, simultanément, retient sa caméra et son micro pour ne pas entrer chez l’autre, pour ne pas prendre. Ce film reste à la lisière de l’intime, dans un présent et un aller et retour de soi.Fait rare dans les essais cinématographiques tournés en prison, il est une œuvre esthétique à part entière, puissante et discrète, combinant de façon très savante les mots parlés et les mots écrits, les sons musicaux et les sons directs, le travail graphique des personnes et leur pensée, sans que ces femmes ne soient jamais contraintes d’être cachées ou voilées : elles sont présentes sans avoir besoin d’être regardées ! Ce film pourrait ouvrir les yeux à ceux qui croient que la culture n’est qu’un supplément d’âme, facultatif et secondaire, dans la longue reconquête de soi – et donc de la conscience et de la responsabilité collectives.

Fort intérieur

Film documentaire, Belgique, 2012

Durée : 42 mn

Réalisation : Chris Pellerin

Co-production : L’œil sauvage – Candela Production

Elle dessine, elle peint, elle hésite, sa main est agile, en même temps qu’elle cherche, erre, se promène dans son esprit, sur le papier, sur la plaque de verre, dans ce petit atelier d’arts plastiques de la prison.

Je me rends compte que dehors, j’étais aussi enfermée (dans mon petit monde).

Gouttes de peinture qui tombent en glissant sur le verre, puis se décomposent…

On ne peut pas refaire, on ne peut pas redonner la vie.

Dessin au feutre noir, peinture à l’encre noire. Formes abstraites où personnages apparaissent, disparaissent. Filmés pendant leurs tracés, accompagnés de pensées à voix haute. Travail d’écriture calme et informel, dessiné et parlant.

Comme on ne peut pas voir loin, on voit près. Donc, on est vite ramenés sur soi-même.

Dessins expressifs, sensibles et libres, jamais maladroits. Empreintes de petites éponges qui déposent en ligne des traces blanches rangées sur un fond noir. Peu à peu en filigrane, apparaît un grillage.

Plus on s’habitue à la prison, moins on sera réinsérable. C’est la grande schizophrénie de la prison ça !?

Des trames sonores légères et intermittentes viennent souligner, sans anecdote ni illustration, la tension de certains plans, mixés avec le son direct de l’ambiance de chaque scène.

Le manque d’intimité ne permet pas de réfléchir sur soi, sur son acte.
Les techniques de peinture sont variées et astucieuses, riches de figures, d’effets, de possibles. Battements, éclats, poumons, flux, gouttes, formes ou idées organiques…

J’arrive pas. C’est pas la prison qui m’enlèvera ça !

Chaque retouche du dessin, avec l’eau, avec un pinceau plus gros, transforme l’image, le sens, la sensation, et prolonge sans cesse le sujet… L’auteure découvre ce qu’elle dessine au fur et mesure qu’elle dessine ou peint, comme on interprète les nuages, au fil des vents qui les déforment et les recomposent. Construction, déconstruction, expérience, saturation, promesse, espoir de quelque chose, attente de voir, envie de dire, de sortir du langage.

Sur une tâche d’encre, tu peux voir des enfants qui jouent.
Elle écrit : « Que fais-je de ce qu’on a fait de moi ? J.-P. Sartre. »

On peut faire abstraction. S’abstraire de tout…, s’abstraire.

Des gouttes tombent et s’éclatent sur la vitre, éclaboussant le fond noir de la peinture (grillage).

On est à l’ombre. A l’ombre de soi-même.

La peinture révèle, sert de support au sens, en même temps qu’elle est elle-même prétexte à la parole. Tout peut dire pour celui qui cherche, qui veut voir, penser, entendre ce qui advient. Effacer c’est aussi dessiner, faire aboutir. Le vent repousse les fils de la peinture, qui chavire et glisse pour échapper au cadre.

Je suis en chute libre, je n’arrive pas à remonter. Je glisse, je ne suis pas heureuse d’être en vie.Une coulée d’eau claire tombe et éclaire la vitre. Puis se dilue, ramenant la nuit.

Je pourrais prendre le train, je pourrais prendre le train, j’adore le train, je l’entends d’ici.

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