28 mars 2008 – Lettre publique adressée au Président de la République concernant l’extradition de Marina Petrella

Monsieur le Président de la République,

 

 Je suis saisi, depuis plusieurs mois, du sort de l’une des réfugiés italiens qui, après avoir été membres des Brigades rouges italiennes, se sont appuyés sur la parole donnée par François Mitterrand en sa qualité de Président de la République française pour venir vivre en France après avoir renoncé à toute forme de recours à la violence politique.

 

Marina Petrella a été en effet condamnée par la justice italienne, après avoir passé huit ans en détention préventive, il y a plus de vingt-cinq ans. Elle a toujours reconnu et assumé sa responsabilité à ce titre, mais a pris, arrivant en France en 1993, l’engagement de rompre avec tout usage de la violence, conformément aux conditions posées alors par la France pour lui offrir l’asile afin d’en finir avec les « années de plomb ».

 

Depuis 1998, Marina Petrella est titulaire d’une carte de résident de dix ans. Elle a fondé une famille en France, où est née sa seconde fille aujourd’hui âgée de dix ans. Elle y exerce la profession d’assistante sociale et a mené dans notre pays, depuis un quart de siècle, une vie irréprochable. Mais à l’occasion d’une démarche administrative auprès des services de police elle a été arrêtée en août 2007, placée en détention à Fresnes, et a fait l’objet d’une procédure d’extradition dont la phase judiciaire vient de se terminer, avec le rejet par la Cour de cassation d’un pourvoi dirigé contre l’avis favorable à son extradition donné par la Cour d’appel de Versailles. Son sort est à présent entre vos mains.

 

Il n’est en rien question ici d’approuver les actes terroristes commis par les membres des Brigades rouges, pas plus que ceux, restés impunis, des terroristes d’extrême droite qui ont causé dix fois plus de morts dans l’Italie de cette période terrible. Il n’est même pas question d’approuver ou de désapprouver l’engagement pris par le Président Mitterrand de permettre que s’arrête la violence en offrant l’asile à tous ceux qui s’engageaient à y mettre un terme. Mais la parole donnée au nom de la France ne peut être reniée sans injustice, dès lors que ceux qui y ont cru ont, pendant tant d’années, scrupuleusement respecté les conditions qu’elle a posée en les accueillant sur son sol.

 

J’ajouterai que, sur le plan humain, briser la vie que Marina Petrella a reconstruite dans notre pays dans des conditions insusceptibles de toute critique serait une non moins grande injustice pour ses deux enfants et pour tous ses proches, alors que son extradition ne changerait strictement rien ni à l’établissement de la vérité ni aux droits des victimes de l’ensemble des violences commises de part et d’autre il y a trente ans.

 

Vous avez, à plusieurs reprises, su montrer, que ce soit à l’égard du terrorisme d’Etat libyen ou des crimes commis par la guérilla colombienne des FARC, que c’est souvent en offrant une voie de sortie de la violence que la France peut contribuer le plus utilement à la solution de drames humains et au recul de l’injustice. Il est beaucoup moins difficile à assumer de laisser Marina Petrella continuer à mener en France la vie irréprochable que notre pays lui a offert de pouvoir construire que d’accueillir, comme vous avez eu raison de le proposer, des membres des FARC sur notre sol si leur organisation acceptait de libérer notre compatriote Ingrid Bétancourt, ou encore de ne plus tenir rigueur au régime de Tripoli des crimes commis contre des dizaines de victimes innocentes de l’attentat dirigé contre l’avion de ligne français abattu au Tchad afin de permettre aux infirmières bulgares et au médecin palestinien de sortir des geôles libyennes.

 

C’est pourquoi je veux espérer que vous serez sensible tant au respect de la parole donnée en notre nom à tous qu’à la dimension humaine incontestable du dossier de Marina Petrella. Je vous demande donc, au nom de la Ligue des droits de l’Homme et des milliers de citoyens qui ont pris position en ce sens, de décider de ne pas l’extrader, ce que l’avis donné par les autorités judiciaires vous permet pleinement en l’état de notre droit.

 

Vous comprendrez, compte tenu des circonstances de cette affaire, que je rende cette lettre publique dès aujourd’hui.

 

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de ma haute considération.

 

  

Jean Pierre Dubois

Président de la LDH

 

Paris, le 28 mars 2008

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