23 novembre 2004 – Derrière la liberté d’expression, l’ordre moral

Le gouvernement a saisi le parlement d’un projet de loi, transformé en amendements soumis au Sénat, qui réprime, d’une part, la provocation à la haine, à la violence à la discrimination en raison des orientations sexuelles ou du sexe. D’autre part, l’injure et la diffamation pour ces mêmes raisons seraient aussi sanctionnées. Cette deuxième partie du projet doit être retirée. On ne régente pas la vie du langage à coup de loi. La comparaison avec les injures racistes n’est pas de mise tant celles-ci n’ont pas la même ambiguïté langagière. En un temps où ce gouvernement enserre déjà les actes les plus quotidiens de la vie entre les dispositions du Code pénal, il serait grotesque et dangereux d’y ajouter la sanction de formules que, seul, le temps fera disparaître.

 

La première partie du texte mérite un autre traitement que celui que lui réservent, dans une alliance improbable, le Cardinal Archevêque de Paris, l’association Reporters sans Frontières, des associations de défense des enfants ou de défense des droits de l’Homme, inconnues par leur action mais adoubées par le gouvernement. Ce qui est mis en avant, c’est la liberté d’expression. Argument de circonstance pour l’Église Catholique ou les associations de défense des enfants (ces dernières ne cessent de provoquer à la censure de livres ou de films), il relève du sophisme pour Reporters sans Frontières qui considère que la liberté d’expression est absolue. C’est la raison qui l’a conduit à dénoncer la loi de 1972 contre le racisme ou à condamner le dictateur du Zimbabwe pour ses attaques contre les journalistes qui critiquent sa haine de l’homosexualité mais pas les propos de ce dernier… La liberté d’expression n’est pas ici en cause : l’Église pourra continuer à considérer comme condamnable l’homosexualité ou à soutenir que les femmes portent le péché originel. Ce qui sera interdit, c’est d’affirmer que l’on a droit d’appeler au meurtre contre les homosexuels ou de justifier publiquement le fait de battre une femme.

 

C’est, bien plus, dans le refus de considérer la manière de vivre sa sexualité ou l’égalité entre les hommes et les femmes comme des libertés et des droits inhérents à chacun qu’il faut rechercher les raisons de cette charge. Inutile de s’arrêter sur la démarche de certaines associations de défense des enfants qui entendent pédophilie à chaque fois que l’on emploie le mot homosexualité. Monseigneur Lustiger rappelle, quant à lui, que la « différence sexuelle » serait un « fait objectif et universel sur lequel repose l’organisation sociale ». « Instituant un délit d’homophobie, la loi tendrait à créer une nouvelle norme sociale » ajoute-t-il dans une vision apocalyptique où la société se dissoudrait dans la « déviance » homosexuelle. Ainsi, l’homosexualité serait contraire à la norme sociale, sans doute comme la différence sexuelle entraîne l’inégalité des hommes et des femmes. Nulle disposition légale n’empêchera Monseigneur Lustiger d’adhérer à cette morale de la discrimination. Mais la société n’a pas à s’y plier. Elle a, en revanche, la responsabilité de protéger le droit de vivre sa sexualité comme on l’entend, et d’assurer l’égalité entre les deux moitiés de l’humanité. Quel que soit le prétexte mis en avant, l’opprobre dont on habille ce projet n’est que la manifestation du vieil et étouffant ordre moral qui soumet la liberté aux dogmes et à l’idéologie dominante. En votant l’interdiction d’appeler à la haine contre les femmes ou les homosexuel(le)s, le parlement ne fera que rappeler que la première fonction de la loi, c’est de protéger la liberté et l’égalité.

 

Paris, le 23 novembre 2004

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