2002 – RAPPORT ANNUEL – Inventaire des archives de la LDH

Journées d’étude « Les droits de l’Homme au 20ème siècle : combats et débats », organisées à l’Université Paris X-Nanterre par la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC), les 2 et 3 octobre, à l’occasion de la sortie de l’inventaire des archives de la LDH, revenues de Moscou.

 

Les journées d’étude des 2 et 3 octobre – première Université d’automne de l’institut fédératif de recherches de la BDIC – célébraient le terme du traitement des archives historiques de la LDH, arrivées en juin 2000 à la BDIC, et dont les 659 cartons sont inventoriés et accessibles aux chercheurs.

Le président de la LDH, Michel Tubiana, a rappelé la raison d’être de ces journées, le dépôt des archives de la LDH à la BDIC. Il a précisé que le souci de la LDH avait été de rendre ces archives accessibles rapidement à tous les chercheurs sans restriction.

 

Les archives de la LDH à la BDIC

La première matinée était placée sous la présidence de Michel Tubiana, puis de Danièle Lochak. En ouverture, Geneviève Dreyfus-Armand rappela comment ces archives s’inscrivaient pleinement dans les collections de la BDIC, par la présence, dès les origines dans nos fonds, des publications de la LDH, et de la documentation sur les campagnes de la Ligue, comme le combat pour la réhabilitation du caporal Maupas, « fusillé pour l’exemple ».

Sonia Combe retraça l’itinéraire des archives saisies par les Allemands en juin 1940, en faisant l’historique des négociations entre le Quai d’Orsay et la Russie pour obtenir leur restitution. Seule trace de la saisie de ces archives par l’occupant, un fonds joint aux cartons rapatriés de Moscou : les interrogatoires par la Gestapo des présidents de section de la LDH dans 13 départements dont elle fit l’analyse. 

Grégory Cingal releva la dimension idéologique du cadre de reclassement réalisé par les archivistes soviétiques, en insistant sur le caractère lacunaire du fonds déposé à la BDIC. Des vides chronologiques, en effet considérables, dont les raisons restent inconnues, n’oblitèrent en rien la richesse d’informations de ces milliers de dossiers. Les premières études, menées par les archivistes de la BDIC, en ont d’ailleurs donné un premier aperçu. Ainsi, Mamadou Bassirou Barry exposa les positions ambivalentes de la LDH vis-à-vis de la guerre d’Espagne. Elle parut tiraillée entre l’approbation des choix diplomatiques du gouvernement du Front populaire (d’où de vives tensions au sein du Comité central, l’approfondissement du clivage entre « antifascistes et pacifistes ») et le souci constant d’intervenir, sur le plan individuel, en faveur des réfugiés espagnols qui affluaient en masse à partir de 1938. A cet égard, les rapports des sections du sud-ouest de la France offrent parfois un regard neuf sur l’accueil et l’assistance juridique réservés à ces réfugiés.

Stilyan Deyanov proposa une première esquisse de l’histoire de la Ligue bulgare, histoire méconnue en raison de la rareté des sources aujourd’hui disponibles, les archives de la Ligue bulgare ayant été englouties par les bombardements de Sofia durant la guerre. Malgré leur faible nombre, les dossiers, consacrés à la Ligue bulgare se révèlent irremplaçables pour reconstituer l’organisation interne de la Ligue bulgare, ses réseaux de relations, ainsi que ses principaux domaines d’intervention vis-à-vis des différents gouvernements en place à Sofia.

A propos de l’objection de conscience, l’apport des archives permit à Thomas Dumortier de nuancer le jugement négatif de la Ligue française sur cette question. Opposée au principe de l’objection de conscience, elle contourna néanmoins la difficulté en s’engageant dans la défense des cas individuels.

Cédric Meletta, enfin, évoqua la place de la LDH dans l’éducation militante de la jeunesse des années trente. En s’appuyant sur un certain nombre de documents d’archives, il analysa les modes de recrutement, les circuits de formation et les types d’action militante mis en place, tantôt par le Comité central, tantôt par les fédérations départementales, afin d’assurer l’émergence d’une jeune garde antifasciste.

 

Les droits de l’Homme dans le premier 20ème siècle

Présidée par Pascal Ory (discutante, Madeleine Rebérioux), la séance de l’après-midi fut consacrée à l’histoire de la LDH dans le premier 20ème siècle. Autour de l’affaire Dreyfus, quelques grandes figures émergent : Victor Basch et Francis de Pressensé, tous deux présidents de la LDH. Françoise Basch évoqua les relations tumultueuses, de maître à disciple, qu’entretient Victor Basch avec Jean Jaurès et Joseph Reinach, et, sous un jour plus intime, un Victor Basch impérieux et tatillon, véritable « tyran domestique » qui régentait jusque dans les moindres détails les faits et gestes de sa famille sur les affaires d’argent ou l’éducation des enfants…

Rémi Favre retraça le parcours politique de Francis de Pressensé, au départ journaliste « modéré » au Temps, ensuite « entré en dreyfusisme » et devenu socialiste en 1902. Son mandat à la présidence de la LDH se caractérise d’abord par un lien étroit avec le pouvoir, la Ligue faisait office d’un « ministère de la Justice bis » ; puis, à partir de 1905, avec l’émergence de la question sociale, la Ligue se pose alors en « mauvaise conscience » de la république clémenciste et briandiste.

Les rapports équivoques de la LDH vis-à-vis des pouvoirs institués, et plus globalement au politique, furent également l’objet des contributions de Max Likin et d’Emmanuel Naquet. Pour ce dernier, à partir du tournant social de 1908, la Ligue participe, au-delà de la vie publique, au politique, avec, au cœur de son action, la défense de l’individu passant par celle du droit dans la Cité. Par un regard plus critique, Max Likin proposa de déconstruire cette vision d’un progressisme républicain qui n’abandonnerait pas le primat de la personne au détriment du collectif, en pointant notamment les dilemmes juridiques de la Ligue qui, selon les époques, mit l’accent, tantôt sur la défense des fonctionnaires, clientèle traditionnelle de la LDH, tantôt sur des catégories d’individus en marge de la société, et de la loi : anarchistes, étrangers, aliénés, prostituées…

Enfin, Anne-Martine Fabre évoqua le soutien de la LDH à une « catégorie d’individus » bien particulière : les femmes… C’est au congrès de 1909, rappela-t-elle, que la question féminine passe au premier plan, à l’initiative de Francis de Pressensé et de Maria Vérone, qui réclament pour les femmes la plénitude des droits civils, économiques et politiques. Par la suite, si des revendications comme l’identité salariale ou l’abolition de la prostitution  réglementée font consensus au sein de la Ligue, le droit de vote – à toutes les élections – suscite des réticences constantes chez les ligueurs. Les vieux préjugés à l’égard du vote féminin (immaturité, conservatisme politique, attachement à l’Eglise) alimentent un discours alarmiste qui fait écho aux préoccupations politiques des années trente. « Le droit de vote pour les femmes, c’est la porte ouverte au fascisme », entendait-on en 1935…

 

Droits de l’Homme et relations internationales

La matinée de la seconde journée, présidée par Robert Frank (discutant, Robert Verdier), fut consacrée aux droits de l’Homme dans les relations internationales. L’intervention de Dzovinar Kévonian, sur l’émergence de la diplomatie humanitaire et le sort des réfugiés dans l’entre-deux-guerres, illustrait le propos cité de Hannah Arendt pour qui les apatrides et les exilés étaient comme « expulsés de l’humanité toute entière », la perte des droits nationaux signifiant pour eux la perte des droits de l’Homme.

Patrick Baudoin, ancien président de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme, retraça l’activité de cette organisation, « première ONG de défense des droits de l’Homme », en particulier en faveur d’une justice internationale et de la création de la CPI.

Louis Joinet, rapporteur spécial sur la lutte conte l’impunité à l’ONU, souligna l’importance des archives sauvegardées, véritable « pré constitution de preuves » dans la lutte contre l’impunité des crimes. Il rappela l’action des tribunaux d’opinion, comme le Tribunal international Russel contre les crimes de l’intervention américaine au Vietnam, ou celle de la Commission vérité et réconciliation en Afrique du Sud.

Danielle Lochak concluait cette matinée sur les relations de l’humanitaire et du politique. En replaçant l’action de la LDH dans la dimension politique qui est la sienne, elle montra que la problématique des droits de l’Homme est différente de la logique humanitaire, notamment en ceci que cette action civique et politique de la LDH s’intéresse aussi aux causes des situations dans lesquelles elle s’inscrit et aux remèdes à préconiser. Pour elle, cet engagement politique pour les droits de l’Homme rejoint ainsi celui d’autres organisations comme le GISTI ou le DAL.

 

Les droits de l’Homme à l’épreuve de la guerre d’Algérie

La seconde après-midi fut consacrée à la question des droits de l’Homme à l’épreuve de la guerre d’Algérie. Rarement le nœud gordien entre un pays colonisé et une puissance coloniale aura été tranché avec un tel déferlement de violence. Le film de René Vautier, Avoir vingt ans dans les Aurès, qui met l’accent sur les exactions, la complicité involontaire et le refus de combattre de certains appelés, dont Noël Favrelière, fut projeté en présence du réalisateur, après une introduction de Gilles Manceron.

A la suite de la projection, la table ronde, présidée par Jean-Pierre Rioux, rassembla divers témoins et universitaires. Les différentes interventions insistèrent sur les rapports entre la République et la colonisation (Pierre Vidal-Naquet, Madeleine Rebérioux), la question de « la densité sociale des engagements », variable à l’époque (Georges Labica, Sylvie Thénaut, Jean-Jacques de Félice sur la justice). Les intervenants soulignèrent aussi les contradictions entre les discours de la hiérarchie des partis ou des organisations et les actes de leurs militants. Pour beaucoup, la mise en relief, dans le débat, des silences et des divergences au sein de la Ligue lors de la guerre d’Algérie, illustrait la complexité de l’histoire de cette institution.

 

Article rédigé par Grégory Cingal, Mamadou Bassirou Barry et Jean-Claude Famulicki dans le Journal de la BDIC, dans son édition de novembre 2002.

 

Programme

Mercredi 2 octobre 2002

Accueil.

Ouverture des journées avec André Legrand, président de l’Université de Paris X-Nanterre.

Introduction par Michel Tubiana, président de la LDH.

Les archives de la LDH à la BDIC, inventaire et perspectives de recherche

Président : Michel Tubiana

Les archives de la LDH à la BDIC : Geneviève Dreyfus-Armand, directrice de la BDIC

L’histoire du fonds : Sonia Combe, responsable du département archives et recherche BDIC

L’état du fonds, modes de classement et apport scientifique : Grégory Cingal, coordinateur du traitement (BDIC)

Premières études et pistes de recherche :

La LDH et la question des objecteurs de conscience : Thomas Dumortier (BDIC/ Paris X)

La LDH et la guerre d’Espagne : Mamadou Bassirou Barry (BDIC/ Paris VII)

La LDH et les Balkans : Stilyan Deyanov (BDIC/ EHESS)

La LDH et les mouvements de jeunesse dans la France des années 1930 : Cédric Meletta (Paris X/ BDIC)

 Discussion

– Les droits de l’Homme dans le premier XXe siècle

Président : Pascal Ory , professeur à l’Université Paris I

Discutant : Madeleine Rebérioux, présidente d’honneur de la LDH

L’affaire Dreyfus dans la correspondance de Victor Basch : Françoise Basch (paris VII)

Réflexions sur le parcours de Francis de Pressensé : Rémi Fabre (Université de Nantes)

La LDH, les droits de l’Homme et le politique : Emmanuel Naquet (IEP Paris)

Renforcer l’Etat républicain ou la société civile? Les dilemmes juridiques de la Ligue : Max Likin (Rutgers university)

La LDH et les femmes : Anne-Martine Fabre, (enseignante)

Discussion

Jeudi 3 octobre

Droits de l’Homme et relations internationales

Président : Robert Frank, professeur à l’Université Paris I

Discutant : Robert Verdier, président d’honneur de la LDH

La FIDH, première ONG de défense des droits de l’Homme : Patrick Baudoin, ancien président de la FIDH

L’émergence de la diplomatie humanitaire, les réfugiés dans l’entre-deux-guerres : Dzovinar Kevonian (URMIS/ CNRS)

La lutte contre l’impunité : Louis Joinet, rapporteur spécial sur la lutte contre l’impunité à l’ONU

L’humanitaire et le politique : Danièle Lochak (Paris X)

Discussion

Les droits de l’homme à l’épreuve de la guerre d’Algérie

Projection du film Avoir 20 ans dans les Aurès, de René Vautier

Introduction : Gilles Manceron, historien

Présentation : René Vautier, réalisateur

Table ronde : Les engagements pendant la guerre d’Algérie

Président : Jean-Pierre Rioux, inspecteur général de l’Éducation nationale

Avec : Jean-Jacques de Félice (avocat), Georges Labica (philosophe), Henri Leclerc (avocat, président d’honneur de la LDH), Madeleine Rebérioux (historienne, présidente d’honneur de la LDH), Sylvie Thénaut (IHTP/ CNRS), Pierre Vidal-Naquet (historien).

Conclusions des journées par Robert Frank.

 

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