2000 – RAPPORT ANNUEL – Sans-papiers

Texte de Michel Tubiana (publié dans Témoignage chrétien le19 juin 2000) :

De nouveau, encore et toujours, les sans-papiers ! La loi et une circulaire n’ont rien pu y faire, quelques dizaines de milliers de personnes restent sans statut, sans existence légale, ballottées de contrôle en arbitraire, enfermées dans une existence souterraine jusqu’au désespoir.

Pourtant, ils ont demandé, sollicité, prié, fourni des documents toujours plus nombreux, satisfait aux injonctions d’une administration toujours plus tatillonne, érigeant le soupçon en règle et transformant chaque sans-papiers en suspect.

Sait-on ces queues au guichet, la confrontation avec un personnel d’autant plus mal disposé qu’il a eu à appliquer une toute autre politique pendant des années et qu’il n’a pas été préparé à gérer cette détresse humaine ?

Sait-on la différence de traitement selon la préfecture compétente, le préfet en place, ou le chef du bureau des étrangers en fonction ?

Sait-on cette angoisse de tous les jours qui fait éviter tel lieu, choisir ses trajets pour tenter de déjouer les contrôles, scruter la foule pour tenter d’y deviner les uniformes qu’il faudra à tout prix esquiver ?

Sait-on cette misère quotidienne faite de petits travaux, des enfants qu’il faut nourrir et scolariser, de la question muette (pas toujours) de l’école sur votre présence en France, de la peur de tomber malade, des aides à quémander ?

Sait-on cette question lancinante, permanente :comment rester et survivre un jour de plus ? Que fera-t-on si l’on est remis dans l’avion ? Quel sera le sort de celui qui aura finalement accepté ou aura été physiquement contraint de partir ?

Pourquoi s’étonner que face à cette non vie, plusieurs d’entre eux, en une sorte de mouvement toujours recommencé aux quatre coins de la France, mènent ce qui reste de leur vie jusqu’aux abords de la mort dans des grèves de la faim ?

Que cherche-t-on ? Quelle force reste à la loi ? En toute injustice, jusqu’à l’absurde, jusqu’à la mort ? En quoi ces personnes mettent-elles en danger la Loi et la République ?

Faut-il attendre, et le fait de poser cette question est un autre scandale, qu’un mort survienne pour que, l’émotion l’emportant, une autre attitude prévale ?

Est-ce que l’autorité de l’État se mesure à cette aune là ? Au degré d’amour propre que mettent ses dirigeants à ne pas reconnaître qu’ils se fourvoient ?

Aux côtés des sans-papiers nous assistons, sans rien y pouvoir, à leur désespérance à laquelle les pouvoirs publics répondent en alternant silence, recours à la force et, au goutte à goutte, telle ou telle solution toujours individuelle.

Comme si retrouver une existence devait se mériter !

Cela suffit : rien ne justifie que le gouvernement laisse sans solution le sort de ces personnes qui ont toutes manifesté leur désir de demeurer ici et qui rentrent dans les critères énoncés par l’avis émis par la Commission nationale consultative des droits de l’Homme pourvu que l’on veuille bien les appliquer pleinement et non d’une manière bornée.

La responsabilité du gouvernement est aujourd’hui entière. Il est temps de changer de politique.

Nous avons offert maintes fois aux pouvoirs publics de reprendre le dialogue sans qu’il ne nous soit jamais opposé qu’un silence insupportable.

Nous sommes toujours disposés à reprendre ce dialogue mais ce serait une erreur de croire que nous allons oublier le sort des sans-papiers. Aussi longtemps que cette situation perdurera, le gouvernement entendra notre voix.

Nous ne désespérons pas d’être entendus car, en 102 ans d’existence, la LDH a appris qu’il ne faut jamais désespérer de l’intelligence du cœur et de la raison.

Les sans-papiers doivent être régularisés ici et maintenant.

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