2000 – RAPPORT ANNUEL – 23 novembre – Démocratie, un vain mot en Côte d’Ivoire?

Présidée par Robert Verdier, en présence d’Oumou Kouyate (CIFD), Catherine Choquet (FIDH), Patrick Farbiaz (Les Verts), Sidi Gueye (président de la FETAF), M. Johnson (professeur à l’Université Paris XII), Arnaud de Rollin (professeur à l’Université d’Artois).

TEXTE D’APPEL DU COLLECTIF DES IVOIRIENS DE FRANCEPOUR LA DEMOCRATIE (CFID) :

Nous sommes devant vous aujourd’hui parce que tous ici présents, nous savons combien d’une part la quête de la Démocratie est un chemin long, difficile, parsemé d’embûches en tous genres, et d’autre part combien la pratique démocratique obéit à un processus dynamique qu’il faut sans cesse réactualiser, mettre à jour par rapport aux exigences du moment.

Nous sommes également devant vous, parce que les liens unissant l’Afrique en général et plus particulièrement l’Afrique Noire et la France sont séculaires. Ils trouvent leurs racines certes dans la nuit des temps, mais également dans un melting-pot, un brassage issu de nombreux et fructueux échanges qui ont forgé et continuent de forger les différents aspects de notre alliance politique, culturelle, économique. Alliances, qui bien entendu ont vu le jour à travers les différents sommets franco-africains et qui, chaque jour, inexorablement, renforcent la qualité de nos échanges, parce que le monde d’aujourd’hui, comme celui de demain, est celui de la mondialisation.

Chers amis démocrates, s’il est bien des richesses dont l’Humanité dans son entièreté ne saurait se passer, ce sont bien celles liées aux notions de démocratie et de respect des libertés individuelles. En effet, celles-ci sont le fondement, le socle sur lequel s’appuient toutes les sociétés modernes actuelles, car elles donnent tout leur sens à nos idéologies, nos sociétés, nos cultures. En outre, il est essentiel de noter que l’An 2000 a été proclamé « Année internationale pour la culture de la Paix dans le Monde ».

Alors pourquoi l’Afrique est-il ce continent abandonné de la démocratie, éloigné de tout ce qui symbolise un continent moderne ? 

Toutes ces raisons ont milité en faveur de la création du CIFD. Elles justifient par ailleurs d’une part notre présence parmi vous, et d’autre part l’appel que nous nous apprêtons à vous lancer, afin que demain ne ressemble plus jamais à aujourd’hui, afin que demain soit une ère nouvelle, une ère où le continent africain dans son ensemble s’ouvrira au monde tel qu’il doit se vivre.

Dans sa vocation première, le CIFD se veut le point de rassemblement de tous les Ivoiriens, des amis et des sympathisants de la Côte d’Ivoire sans distinction de race, de couleur, de langue, d’origine, de religion, d’opinion politique, de position sociale ou géographique, désireux de promouvoir les idéaux démocratiques et les libertés individuelles en Côte d’Ivoire et dans le monde. De facto, le CIFD se veut donc fédérateur.

Fédérer et rassembler, voici donc des mots-clés de notre mouvement. D’ailleurs le mot « collectif » au sens étymologique désigne bien une union, un rassemblement de personnes dont la diversité est la force première.

Le second axe de notre association vise au respect de l’Homme, de l’individu. Cette approche qui nécessite de remettre l’individu dans toute sa dignité au cœur du débat (dont il est trop souvent absent actuellement bien entendu), débouche tout naturellement sur des notions de défense et de promotion des libertés individuelles et de droits de l’Homme, telles que décrites dans les actes de l’Organisation des Nations unies.

Ces notions de rassemblement, de fédération, promotion de la démocratie, de défense des libertés individuelles, sont inscrites en caractères indélébiles dans le Manifeste de notre association. Ils soulignent l’orientation et le cap que se doit de respecter le Collectif.

Par conséquent, il appert que nous n’accepterons jamais que des hommes, des femmes, des enfants de Côte d’Ivoire et d’ailleurs soient, en raison d’intérêts politiques partisans et/ou d’intérêts économiques, privés de leurs droits civiques, de leurs droits constitutionnels, de leurs libertés individuelles. 

C’est la raison pour laquelle le CIFD, dès sa naissance, a toujours combattu le concept ethniciste et régionaliste d’ivoirité, arguant que cette notion pouvait être une source de division de la nation ivoirienne et donc qu’elle portait en son sein les germes avant-coureurs d’une lutte inter-ethnique et religieuse.

Comme nous regrettons d’avoir eu raison en regard des évènements survenus les 22, 23 et 24 octobre derniers !!!

Comme nous regrettons que le pouvoir militaire d’alors ne nous ait point écoutés, n’ait point écouté l’ensemble de la communauté internationale. Il y a sans doute ici des choses à méditer.

Aujourd’hui, il est évident que, cernée de toutes parts par des crises aussi diverses que ténues (crise économique persistante, crise d’identité, crise sociale et politique), la Côte d’Ivoire est bien malade de ses contradictions. Les différents leaders des partis politiques, dans un élan de responsabilité et de civisme, ont entrepris de décrisper l’atmosphère afin de sortir ce pays de l’impasse dans laquelle il se trouve. Cependant, le calme actuel est bien précaire. Les premières interventions publiques du nouveau chef de l’État sont loin de favoriser l’unité nationale que tous les Ivoiriens appellent de leurs vœux. Prenons pour exemple certaines déclarations faites dans la presse africaine où le Président, garant des institutions prend des positions pour le moins surprenantes et personnelles vis-à-vis du Dr Allasane Dramane Outtara (président du Rassemblement des Républicains) et de son éligibilité. 

Par ailleurs, le nouveau chef de l’État a reçu le général Robert Guei (le principal responsable des exactions commises durant les 3 jours noirs où la Côte d’Ivoire a basculé dans l’horreur) à Yamoussoukro. Bien entendu, d’aucuns peuvent y voir les signes d’un acte de réconciliation.

Cependant, le CIFD y voit plutôt les signes évidents d’une impunité et ce d’autant plus que les généraux Palenfo et Coulibaly (co-accusés d’une tentative de faux coup d’État) sont encore aux arrêts. Alors, n’y a-t-il pas ici deux poids et deux mesures ?

Il est évident que le CIFD, malgré ces quelques remarques, est pour le processus de réconciliation nationale dénommé « Réconciliation, Vérité, Repentance, Paix ». Mais il tient à ajouter que toute réconciliation ne peut se faire sans justice. C’est la raison pour laquelle le CIFD souhaite ardemment que le pouvoir judiciaire remplisse sa mission de façon totalement indépendante (ce qui reste à prouver) afin de faire la lumière sur 10 mois de pouvoir militaire, c’est-à-dire 10 mois d’obscurantisme, de fusicratie, de manquements les plus graves aux principes démocratiques et aux libertés individuelles ; 10 mois où chacun a pu mesurer comment un pouvoir peut se permettre de porter atteinte à l’intégrité morale d’une personne en se rendant coupable de faux et usage de faux, voire de s’adonner à la séquestration de personnes, au passage à tabac de journalistes, etc. 

Cher frères, chères sœurs démocrates, il faut aussi dans un souci d’équité savoir rendre justice à ceux qui ont donné leur vie pour la démocratie. C’est le combat que mènera sans relâche le Collectif pour honorer la mémoire de ces hommes et de ces femmes tombés pour plus de justice, d’égalité, de liberté.

C’est ainsi que :

  • considérant les évènements des 22, 23, 24 et 25 octobre derniers à la suite desquels un charnier a été découvert, et près de 500 personnes sont décédées dans des conditions souvent suspectes ; 
  • considérant les luttes fratricides entre Dioulas et Gouros survenues à Bonoua pendant la semaine du 7 au 14 octobre ;
  • considérant les sévices subis par les personnes étrangères et notamment burkinabés sur le sol ivoirien ;
  • considérant les incidents survenus à l’ambassade de Côte d’Ivoire en France, incidents que le CIFD déplore ;
  • considérant le concept d’ivoirité, concept pour le moins diviseur, né de l’imagination débordante des hommes et dont les objectifs inavoués ont jeté bien des Ivoiriens sur la voie de la dérive verbale, de la frustration, de l’exclusion ;
  • considérant le coup d’État constitutionnel dont ont été victimes certains partis politiques ivoiriens pour la consultation électorale du 22 octobre 2000 ;
  • considérant les abus dont s’est rendu coupable l’État de Côte d’Ivoire durant les 10 mois de vie du Comité national de Salut public, notamment envers les journalistes ;
  • considérant le faux manifeste dont l’État ivoirien à travers ses avocats s’est rendu coupable en présentant des documents frauduleux nuisant à l’intégrité morale de certaines personnes ;
  • considérant que la démocratie n’est pas et ne doit plus rester un vain mot en Côte d’Ivoire ;
  • considérant cette dictature militaire qui durant ces 10 mois de gestion des affaires publiques arrêta et détint sans jugement, qui interdit aux citoyens et notamment aux dirigeants politiques d’aller et de venir librement de Côte d’Ivoire, qui perquisitionna sans mandat, qui refusa de renseigner des familles sur le devenir de leurs enfants et/ou pères arrêtés dans des conditions pour le moins douteuses ;
  • considérant les problèmes de démocratie récurrents en Afrique, nous faisons référence en particulier à la Côte d’Ivoire et à la Guinée, pays dans lesquels les atteintes les plus flagrantes aux droits de l’Homme ont été et continuent d’être perpétrées,

nous, bureau du Collectif des Ivoiriens de France pour la Démocratie, nous venons par la présente vous lancer un appel pressant afin que tous ensemble, nous oeuvrions pour permettre à la Côte d’Ivoire de rentrer dans le concert des nations modernes, celui où les notions de Démocratie et de Liberté sont des valeurs protégées et non des valeurs adaptées au goût du jour et selon la convenance des gouvernants.

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