1995 – Résolutions adoptées lors du 75ème congrès à Créteil (17, 18 et 19 mars) – Résolution générale

Le congrès de la LDH s’ouvre dans une conjoncture nationale et internationale très difficile : progression du chômage malgré le retour à la croissance ; aggravation forte des inégalités ; banalisation de la xénophobie ; recul des droits élémentaires des étrangers et de certains droits fondamentaux pour tous. Voilà pour la France, atteinte aussi par la montée de l’ordre moral et des intégrisme religieux. Ceux-ci se déploient au plan mondial en se couvrant souvent de familialisme et d’un prétendu manteau patriotique. En même temps que s’affirment la microfragmentation désespérante d’une grande partie de l’Europe et, en Algérie, en Afrique noire, dans les pays issus de l’ex-Yougoslavie, et de l’ex-URSS, l’utilisation systématique de l’assassinat, de la répression militaire et de la souffrance des hommes pour résoudre des problèmes politiques.

Le congrès s’ouvre aussi à la veille de deux échéances politiques sur lesquelles cette motion ne peut faire l’impasse : les élections présidentielles, objet quasi exclusif de l’attention des médias, tant il est vrai que le choix du Président oriente la vie politique selon la constitution de la cinquième République ; et les élections municipales dont chacun connaît la vocation, même si elles sont, pour le moment, négligées par le discours politico-médiatique et si le refus de reconnaître l’exercice du droit de vote aux étrangers même issus de l’Union européenne et les ravages induits par la crise sociale obèrent fortement la démocratie locale.

La question de la citoyenneté est donc fortement posée en même temps que celle des droits. Mais de manière assez largement nouvelle. Le respect des libertés reste central, mais en quelques années, les objectifs se sont élargis : le logement, l’emploi, les finalités de l’enseignement public, autant de buts concrets qui s’imposent aujourd’hui, en même temps que se maintient un immense désir de solidarité humaine.

Les objectifs, mais aussi les pratiques de citoyenneté. Dans plusieurs secteurs e l’opinion avec lesquels les ligueurs sont aujourd’hui en contact, on est en quête, par méfiance devant le pouvoir, même quand il se dit de gauche, de nouveaux modes d’intervention, ponctuels, efficaces quand ils sont responsables.

Il en est ainsi très nettement chez « les jeunes », ce million et demi d’adolescents et d’adultes de 18 à 25 ans. Ils ont salué avec ironie la principale proposition par laquelle le Premier ministre a cru répondre à leurs demandes, massivement formulées à l’occasion du « questionnaire Balladur » : le droit d’être élu maire à 18 ans ! A l’évidence, chez eux qui s’étaient battus contre le SMIC-jeunes, ce n’était pas la question principale.

Et quelle est la question principale pour les femmes, écartées de fait de l’exercice entier de la citoyenneté politique, victimes privilégiées, avec les jeunes, du chômage, et qui voient en plus se réduire gravement les conditions réelles d’application de leurs droits spécifiques, contraception et IVG ? Elles n’ont guère le sentiment que leurs droits ont progressé.

Il y a donc urgente nécessité à articuler les pratiques politiques sur la réalité sociale et à rompre avec le propos traditionnel, marqué par l’impuissance parfois, par la démagogie souvent.

Le malaise des citoyens est aussi en rapport avec les conséquences, confusément perçues, d’une mondialisation dont les dangers sont accentués par le silence actuel de l’Union européenne : pouvoir régulateur de l’argent sur la vie et sur la mort du sud si souvent oublié (sauf quand sonne l’heure des catastrophes) plus encore qu’au nord ; domination non seulement du marché, mais de la marchandise ; circulation immense des hommes en quête d’un asile et d’un exil.

Ce malaise aboutit souvent à des engagements humanitaires, planétaires ou nationaux il s’exprime à travers des manifestations qui font chic, des « coups », jugés seuls capables d’attirer l’attention.

Si nous ne voulons pas nous engourdir dans la routine, notre tâche est de parvenir à situer la LDH face à ces énergies nouvelles, à ces orientations qui relèvent assez peu de notre culture traditionnelle. Le fait est que peu de jeunes adultes adhèrent à la LDH. Les nouvelles générations citoyennes ne se reconnaissent pas aisément dans notre rigueur juridique, dans notre définition de l’Etat de Droit. Le risque existe que notre vocation de « contre-pouvoir » soit moins reconnue que naguère : nul besoin d’une répression de type vichyssois pour que s’effrite ce statut, conquis de haute lutte pendant l’Affaire Dreyfus. Quant aux coups médiatiques, politiquement utiles devant l’inefficacité, souvent, de l’action civique traditionnelle, ce n’est pas vraiment notre fort.

Sans aucun doute, des actions fortes, à l’extrême limite de la légalité, peuvent contribuer à alerter l’opinion publique et même, comme on vient de le voir à propos des problèmes de logement, à mettre en mouvement les pouvoirs publics.

Aussi devons nous trouver les moyens de nous associer à ces actions qui expriment l’indignation et l’exaspération. A nous de reconnaître les énergies qui se révèlent dans les pratiques nouvelles, de les accompagner, de tâcher à leur ouvrir un espace où leur efficacité sera démultipliée. Il nous revient de les inscrire dans la longue durée et de faire en sorte qu’elles aboutissent à des changements de législation.

Nous sommes ainsi conduits à rappeler l’importance de l’action civique traditionnelle, notamment des consultations électorales dont dépend l’orientation politique des pouvoirs à tous les niveaux. C’est cela aussi le lien entre la citoyenneté sociale et la citoyenneté tout court : notre tâche.

Elle nous impose de nous engager fermement dans des analyses que notre vocation et notre passé nous permettent de conduire sans œillères. Elle nous suggère en même temps un ensemble, de démarches concrètes et urgentes fortement articulées entre elles :

a) poser aux candidats à l’élection présidentielle des questions précises sur les problèmes qui préoccupent quotidiennement la LDH et dont elle condamne les solutions ou l’absence de solutions aujourd’hui choisies par les pouvoirs publics. Demander, en particulier, l’abrogation immédiate des lois Pasqua, et aussi le vote des étrangers aux élections locales.

b) contribuer à divers niveaux à la réflexion sur les pratiques participatives et interactives, notamment liées aux nouvelles technologies de l’information ; renforcer toutes les initiatives qui concourent à développer la démocratie locale.

c) consolider et élargir les réseaux associatifs que nous aidons à promouvoir à la base comme au plan national ; élaborer avec eux des plates-formes diversifiées en vue de la défense des droits, de tous les droits.

d) en appeler solennellement à la conscience d’une humanité qui, loin de trouver son unité dans un « nouvel ordre mondial », ne cesse au contraire de se fissurer, de se fragmenter.

Le désir de militer n’est pas mort. Le civisme cherche à se déployer autrement. Le sentiment d’injustice s’est accru ; la réalité de l’injustice aussi : trop, c’est trop ! Y aura-t-il un nouveau « contrat social » ? Ce la dépend pour une part de nous.

A la LDH de trouver les mots pour le dire et les forces pour le faire.

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