16 mai – Tribune publiée dans Libération
Dialoguer plutôt que diaboliser l’islam politique

Nous n’avons pas besoin de changer la loi de 1905, pas plus que nous n’avions besoin d’une loi antivoile, pour faire vivre la laïcité, atteinte dans ses fondements par les discriminations, y compris religieuses, qui frappent des millions d’individus. Sacraliser les religions en créant un délit pénal de blasphème est intolérable si nous voulons préserver la liberté d’expression, laquelle n’autorise pas, en revanche, à insulter les fidèles d’une foi. Les projets et discours gouvernementaux et de la majorité en matière d’immigration sentent le racisme et la xénophobie et il serait utile que les signataires de cette pétition s’expriment, sur ce sujet, s’ils veulent être crédibles. Tout cela, et quelques autres choses, nous le savons et nous le disons depuis longtemps. Voici que tout serait conditionné à la lutte contre l’islam politique. Selon nos pétitionnaires, rien ne serait possible si nous ne nous opposions pas à la montée des Frères musulmans dans le monde arabe ou en Europe, qualifiée de nouveau totalitarisme, aux «barbus» et aux «filles voilées». On sourit d’abord face à la confusion qui conduit à faire de tout «barbu» et de toute «fille voilée» les suppôts d’un islam politique et réactionnaire.

A peine, les auteurs de cet appel s’échappaient-ils de ces amalgames qu’ils y retombent aussitôt. Trois erreurs doivent être évitées si nous voulons apporter des réponses efficaces. La première est de tout mêler dans le concept fourre-tout d’islam politique, fût-il réactionnaire. Le régime iranien, les talibans, les Frères musulmans, le gouvernement turc, etc. ne peuvent se résumer en un mouvement tentaculaire animé par les mêmes intérêts ni par les mêmes projets. Il s’en suit une profonde méconnaissance qui favorise les jugements lapidaires et l’impuissance. La seconde erreur est d’utiliser la situation de certains pays arabes pour apprécier la situation en France et en Europe. Comparer la victoire du Hamas, résultat de la politique israélienne et, dans une moindre mesure, des échecs de l’Autorité palestinienne, ou la victoire virtuelle des Frères musulmans en Egypte et ce que nous connaissons ici, c’est travestir la réalité et assimiler, par essence, les citoyens européens de confession musulmane à ces mouvements. Monsieur de Villiers use de la même logique pour rejeter l’islam en tant que religion.

Si, comme l’écrivent les pétitionnaires, il ne faut pas «laisser ces êtres et ces quartiers être mis sous tutelle par des groupes religieux parce que l’Etat se désengage du social», convenons que la réponse est d’abord dans la fin des discriminations et de l’exclusion sociale, sauf à confondre les ferments et les effets. Il n’en est pas autrement à l’extérieur de nos frontières. Soumis à des gouvernements corrompus, victimes du double discours permanent des pays occidentaux, lassés de la pauvreté et de l’arbitraire, les peuples des pays arabes se voient proposer une alternative religieuse qui n’est que le rideau derrière lequel se cache notre incapacité collective à offrir une alternative politique. Dès lors, trois sortes de réactions se dessinent. Les Etats-Unis, soucieux de maintenir leur puissance, ont engagé un dialogue avec ces mouvements en cherchant à tisser les mêmes rapports qu’ils entretiennent avec le régime de l’Arabie Saoudite. C’est la transposition en termes de paix armée du choc des civilisations: faites ce que vous souhaitez si vous respectez nos intérêts. C’est l’assurance de conflits permanents parsemés d’instants de répit.

On peut croire aussi qu’en s’en prenant avant tout à l’obscurantisme on résoudra le problème, ce qui ne sera évidemment pas le cas, les injustices continuant à produire leurs effets destructeurs. Reste une troisième hypothèse qui inclut à la fois le dialogue et le respect de la liberté de conscience, de l’égalité et de la démocratie. Sauf à décréter que tout islam politique est proscrit, ce que nous n’avons pas fait en Europe avec les mouvements chrétiens, nous aurons, bien sûr, à dialoguer. D’abord en cessant de diaboliser l’islam, ici ou ailleurs, et en lui reconnaissant la place qu’il occupe, comme d’autres religions, dans la vie des peuples y compris au sein de nos sociétés sécularisées. En fondant, ensuite, ce dialogue sur les droits de l’homme et la démocratie ce qui implique, bien entendu, que ces concepts cessent d’être travestis quotidiennement dans nos banlieues comme ailleurs. Ce qui implique aussi d’admettre que chaque peuple peut créer sa propre voie pour y accéder, sans pour autant que nous concédions quoi que ce soit sur les principes essentiels. C’est à ce prix que nous pourrons lutter contre le racisme et l’antisémitisme et réduire l’instrumentalisation du fait religieux, c’est aussi à ce prix que nous pourrons aider tous ceux et toutes celles qui, notamment dans les pays arabes, tentent de faire prévaloir les droits de l’homme et la liberté de conscience.

 

Paris, le 16 mai 2006

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