Santé mentale des enfants et des jeunes

Lettre ouverte commune à Elisabeth Borne, Première ministre

Madame la Première ministre,

Nous sommes le 10 octobre, journée mondiale de la santé mentale et, partout en France, les besoins en matière d’accompagnement des enfants et des jeunes explosent, sans trouver de réponse adéquate.

Le 27 septembre dernier, vous rappeliez « La santé mentale des jeunes victimes de harcèlement, et plus généralement de tous les jeunes, est une priorité : nous y veillons. » Si nous pouvons saluer la volonté de lutter contre le harcèlement à l’école, qui contribue à fragiliser la santé mentale des enfants, c’est un plan interministériel sur la santé mentale des enfants et des jeunes qui est désormais indispensable.

Certes, la santé mentale constitue un enjeu de santé publique, mais il s’agit avant tout du droit fondamental pour chaque enfant de « jouir du meilleur état de santé possible et de bénéficier de services médicaux » consacré par la Convention internationale des droits de l’enfant (article 24). Ainsi, l’État a pour obligation d’assurer « qu’aucun enfant ne soit privé du droit d’avoir accès à des services de santé efficaces ». La France doit y veiller.

Depuis le lancement, fin 2022, des travaux des Assises de la pédiatrie et de la santé de l’enfant qui prévoyait un volet sur la santé mentale, la situation continue de s’aggraver pour toutes et tous : les enfants, les familles en difficultés voire endeuillées par le suicide de leur enfant, et les professionnels démunis face à l’ampleur des besoins et le manque de moyens.

Les constats des professionnels sont unanimes. La crise du Covid-19 a exacerbé la détresse des jeunes et les chiffres sont sans appel : un jeune adulte sur cinq aurait vécu un épisode dépressif en 2021, soit une augmentation de près de 80% par rapport au niveau observé en 20171, et le nombre d’appels passés à SOS Amitié par des jeunes de moins de 14 ans en détresse a augmenté de 40%2. Le taux de tentative de suicide des filles de 15 à 19 ans faisant partie des 25% les plus pauvres de la population est huit fois plus élevé que le taux observé pour les garçons du même âge appartenant aux 25% les plus aisés.3 À Mayotte, la dépression touche 26% des filles et 23% des garçons de 15 à 19 ans4. Ainsi, quelles que soient nos régions d’exercice, quelles que soient nos fonctions, nous faisons le constat de la gravité de la situation.

Le report systématique des Assises de la pédiatrie et de la santé de l’enfant depuis de nombreux mois nous inquiète et nous pose question. L’urgence de la situation n’est-elle pas flagrante ?

Il existe un consensus scientifique, médical et social sur les constats très inquiétants concernant l’état de santé mentale des enfants et des jeunes. Les alertes des professionnels continuent de se multiplier (pédopsychiatres5, infirmières scolaires6) et confirment la nécessité d’une réponse coordonnée, impliquant le médico-social, l’éducatif et bien d’autres secteurs pouvant contribuer à la détection des troubles, mais aussi au rétablissement des enfants et à l’accompagnement de leur famille.

Pour autant, la santé mentale fait l’objet de communications sporadiques, et de mesures qu’il convient de souligner mais qui ne constituent pas la stratégie nationale ambitieuse ou le plan d’urgence dont les enfants ont absolument besoin. Dans ses observations finales pour la France, publiée le 2 juin dernier, le Comité des droits de l’enfant des Nations unies a rappelé la nécessité d’élaborer une stratégie nationale en faveur de la santé mentale des enfants et des jeunes, en mettant l’accent sur les enfants les plus vulnérables dont les enfants vivant dans les collectivités d’Outre-mer.

Le renforcement des dispositifs de prévention et de soins en pédopsychiatrie, doivent impérativement faire l’objet de mesures fortes dans une dynamique interministérielle comme celle suggérée par les Assises. Le temps presse, mais les solutions existent.

Elles sont portées par les associations de professionnels de terrain et elles s’intitulent « 10 mesures clés pour agir urgemment en faveur de la santé mentale des enfants ». En mettant en place ces mesures, et en les inscrivant dans la tenue des Assises de la santé de l’enfant, il s’agira d’une première étape essentielle pour répondre aux enjeux actuels. Quand les espaces de vie des enfants deviennent des lieux de promotion de la santé, le risque d’intervention dans des situations d’urgence est réduit. Quand les structures de soins disposent des moyens nécessaires, elles peuvent proposer un accompagnement de qualité qui donnera aux enfants les meilleures chances de réussite. Quand les familles et les aidants sont soutenus, c’est toute la société qui en bénéficie.

L’Unicef France et nos associations appellent le gouvernement à garantir la tenue des Assises de la pédiatrie et de la santé de l’enfant, en ayant une attention particulière sur la santé mentale des enfants. Ces Assises doivent engager des mesures fortes et ambitieuses, dans une dynamique interministérielle et à la hauteur des besoins actuels.

Nous n’avons plus le temps. Il en va de l’intérêt supérieur et du bon développement des enfants. Il en va également de la survie de la pédopsychiatrie publique.

Nous comptons sur vous, pour que chaque enfant garde le goût de vivre, c’est de cela qu’il s’agit.

Veuillez agréer, madame la Première ministre, l’expression de notre considération distinguée.

Signataires :

  1. Adeline Hazan, Présidente d’UNICEF France
  2. Farouk Amri, Président de l’AKATIJ
  3. Pr Gisèle Apter, Présidente de la Société d’information psychiatrique
  4. Patrick Baudouin, Président de la LDH (Ligue des droits de l’Homme)
  5. Amandine Buffière, Présidente de la Fédération des centres médico-psycho-pédagogiques
  6. Pascal Brice, Président de la Fédération des acteurs de la solidarité
  7. Patrick Cottin, Président d’honneur de l’Association nationale des Maisons des adolescents
  8. Pr Bruno Falissard, Président de la Société Française de Psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent et des Disciplines Associées
  9. Daniel Goldberg, Président de l’Union Nationale Interfédérale des Œuvres Privées Sanitaires et Sociales
  10. Dr Christophe Libert, Président de l’Association des Psychiatres Infanto-juvéniles de secteur sanitaire et médico-social
  11. Gladys Mondière, Présidente de la Fédération Française des psychologues et de psychologie
  12. Alexandre Prouteau, Président de l’Association Française des Psychomotriciens Libéraux
  13. Marie-Jeanne Richard, Présidente de l’Union nationale des familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques
  14. Hélène Roche, Secrétaire de l’association Protéger l’enfant
  15. Dr Deborah Sebbane, Présidente de l’Association des jeunes pédopsychiatres et jeunes addictologues
  16. Romain Zupranski, Président de la Fédération Française des Psychomotriciens

1 Bulletin épidémiologique de Santé publique France, février 2023

2 Baromètre annuel du mal-être en France de l’association SOS Amitié, 2023

3 Suicide : mesurer l’impact de la crise sanitaire liée au Covid-19 – Effets contrastés au sein de la population et mal-être chez les jeunes – 5ème rapport de l’Observatoire national du suicide, septembre 2022

4 Enquête santé Dom 2019 Insee

5 Appel de Toulouse de l’ensemble des professionnels des soins

 


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