1898 : LE PREMIER MANIFESTE DE LA LDH

Manifeste de la LDH rédigé lors de sa création en 189817 juin 1898

Chers Collègues,

Votre Comité est définitivement constitué et, après avoir déposé les statuts de votre association, il est prêt à se mettre à l’œuvre pour l’exécution de votre programme.

Vous vous êtes préoccupés d’assurer le respect des droits de l’homme et du citoyen. A partir de ce jour, toute personne dont la liberté serait menacée ou dont le droit serait violé est assurée de trouver auprès de nous aide et assistance.

Nous sommes saisis, dés à présent, de la grave question qui a inspiré à ses fondateurs l’idée première de notre Ligue. Nous comptons travailler à sa solution dans la mesure de ce que nos moyens d’action pourront nous permettre, c’est-à-dire à l’abri des lois du pays.

Le point essentiel par lequel La Déclaration des droits de l’homme de 1789, dont vous avez fait votre charte, s’y trouve engagée, c’est moins le fait d’une condamnation qui est, aux yeux de la plupart d’entre nous, une erreur judiciaire, que l’irrégularité de la procédure qui l’a préparée.

Il est de notoriété qu’un officier a été condamné par un Conseil de guerre sur la communication faite à ses juges de pièces secrètes dont il ne pouvait pas même soupçonner l’existence et, quels qu’aient été les motifs d’un semblable oubli des règles de l’instruction criminelle, nous ne pouvons admettre que le désir d’en couvrir les responsabilités aille jusqu’au parti-pris d’y fermer les yeux.

L’intérêt de tous les citoyens est engagé à ne jamais accepter, même sous prétexte de raison d’Etat, l’abandon des formes légales qui sont la garantie d’une application prudente de nos lois répressives. L’œuvre de la Justice n’offrirait aucune sécurité, si la violation flagrante des droits de la défense restait sans recours.

On aurait pensé que l’opinion tout entière s’élèverait contre une illégalité dont le Code pénal lui-même réclame la séparation, mais des passions d’un autre âge se sont déchaînées et l’antisémitisme a éloigné de nous, pour un moment, un grand nombre de ceux qui, sans approuver au fond ses tendances, n’osent pas affronter ses menaces. Il s’est fait comme une sorte de Terreur sous l’action perfide d’une campagne de diffamations et de mensonges et les vociférations organisées de « A bas, à mort les juifs ! » ont transformé en question politique une cause qui n’est en réalité que d’ordre purement judiciaire.

Cette poussée d’aveugle fanatisme ajoute au devoir de redresser une injustice, celui, plus grand encore, de sauver l’âme de la France d’un grave péril.

L’antisémitisme a pu, à la faveur d’une trop longue impunité pour ses menaces et ses provocations, finir par opprimer l’Algérie ; il ne faut pas que, s’infiltrant dans la métropole, il arrive à l’égarer à son tour et y détruise peu à peu les principes d’égalité civile et politique qui nous ont ouvert depuis 1789 l’idéal d’humanité dont nous portons la responsabilité dans le monde ! L’unité de la Patrie que nous ont léguée nos pères est à ce prix. On ne reconnaîtrait plus bientôt la patrie française si, au lieu d’être des citoyens égaux devant ses lois, nous redevenions, en remontant à plus d’un siècle en arrière, un peuple voué aux préjugés de races, aux haines religieuses et à l’intolérance sectaire.

Le condamné de 1894 n’est pas plus juif à nos yeux que tout autre, à sa place, ne serait catholique, protestant ou philosophe. Nous ne voyons en lui qu’un citoyen dont les droits sont les nôtres et nous repoussons, comme un recul inattendu des idées de liberté, les distinctions de sectes qu’on prétendrait établir en sa personne.

Ces sentiments de tolérance nous ont sans doute valu d’odieux outrages et peuvent nous en réserver de nouveaux ; mais, insensibles à la voix de l’intérêt quand il s’agit de rester d’accord avec nous-mêmes, rien ne saurait nous en détourner.

Gardons-nous, d’ailleurs, chers collègues, d’exagérer le danger du vent de folie qui vient de passer sur nos têtes. Ayons confiance dans la Raison dont les éclipses ne durent qu’un temps. Soyez sûrs que vous préparez son triomphe en restant, à son service, la conscience vivante et agissante du pays.

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