Lettre ouverte à Monsieur le Bâtonnier du Barreau de Paris, soutenu par la LDH
Le 22 septembre 2026, à la Maison du Barreau, Monsieur Charles-Henri Alloncle, député d’extrême droite, soutien affiché de Jordan Bardella et de Marine le Pen, était l’invité public de la « Conférence du stage », composante officielle du Barreau de Paris.
Nous sommes plusieurs avocates et avocats à avoir contesté en amont le principe de cette invitation (par une tribune, un courrier à votre adresse, des publications). En vain. Une délégation s’est donc rendue sur place pour protester contre cette invitation qui n’a semblé émouvoir aucune de nos instances, dans le silence complaisant du Barreau.
L’invitation de ce député est un précédent grave et un signal d’alarme venant d’une institution qui revendique être l’une des dernières digues de résistance contre les idées contraires à notre serment précisément portées par ce député et son courant politique.
Monsieur Alloncle est du reste visé par plusieurs plaintes pour provocation à la haine raciale et injures racistes, soit des valeurs qui sont aux antipodes de notre serment. Il figure ainsi parmi les administrateurs du groupe Facebook « Jordan Bardella », qui compte 84 000 membres. Ce groupe, lié à la page officielle du Rassemblement national (RN), a notamment servi de relais à des propos d’une violence inouïe : « Il faut les enfermer dans des camps et les empêcher de sortir comme les animaux » ; « Des sauvages, ils viennent de la brousse » ; « Bamboula » ; « Des animaux enragés, à abattre », pour ne citer que ceux-là. Contrairement à ce qu’a affirmé le député lors de la Berryer, la procédure engagée à raison de ces faits est toujours en cours.
Le comble, pour une institution dont l’une des responsabilités essentielles est de défendre les avocat-e-s et les conditions dans lesquelles ils et elles exercent, c’est que l’extrême droite de Monsieur Alloncle et ses relais se sont illustrés ces dernières années par des attaques ad hominem, des campagnes de haine et des menaces visant directement nos confrères, notamment en droit des étrangers, ou en raison de leur engagement en faveur des droits et libertés.
Cette offensive liberticide s’est notamment matérialisée via Réseau libre, qui publiait en juillet 2024 une liste d’avocat-e-s « à éliminer » pour avoir appelé à faire barrage au Rassemblement national et qui, avec Frontières, publiait en janvier 2025 les noms et les lieux d’exercice d’avocat-e-s intervenant en droit des étrangers, désigné-e-s comme les « coupables » d’une prétendue « invasion migratoire ».
Ces publications ont exposé des confrères et des consœurs à des vagues de harcèlement et de menaces inouïes. Au point que le Barreau de Paris s’est constitué partie civile dans la procédure ayant conduit à la condamnation du directeur de Frontières devant le tribunal correctionnel de Bobigny. Comme une spirale sans fin, le magistrat Youssef Badr, qui présidait l’audience, a lui-même été pris pour cible par des réseaux d’extrême droite à la suite de cette condamnation.
Malgré cela, notre Barreau n’a pas annulé cette invitation. Votre mandat, placé sous le signe « de la défense de l’État de droit », peine à lier la parole aux actes.
Nous étions pourtant quelques avocat-e-s à être présent-e-s sur place pour contester la présence de cet homme dans notre maison commune. Dès notre arrivée, les agents de sécurité, à la demande des organisateurs, ont cependant tenté de confisquer nos pancartes et nous ont demandé de quitter la salle. S’en est suivi un rapport de force que nous ne souhaitions pas et qui coûte à toutes et à tous, au terme duquel quelques-un·es d’entre nous ont finalement pu prendre la parole.
Nos prises de parole ont toutefois été interrompues par des spectateurs acquis à la cause de celui que l’invitation mettait donc bien à l’honneur, insultant certain-e-s de nos confrères et consœurs, ricanant à l’évocation de la responsabilité des fondateurs statutaires du RN dans la Shoah et la torture en Algérie, et de la menace que ferait peser l’accession au pouvoir de l’extrême droite sur les minorités, l’État de droit et les justiciables.
Ainsi, lorsque l’une de nos consœurs a interpellé la salle en demandant si elle réalisait ce qui se jouait, il lui a été sèchement répondu : « oui, on sait exactement qui on vient voir, maintenant cassez-vous ». Plus tard, c’est au son de « vous déshonorez votre robe » qu’a été accueillie une autre prise de parole avant que l’une de nos consœurs ne soit visée par un doigt d’honneur dans le silence, là encore, absolu des organisateurs.
Ces mêmes organisateurs qui ont interpellé nos confrères et consœurs en les nommant « Madame » ou « Monsieur », les disqualifiant ainsi dans leur prise de parole d’avocat-e-s. Repris plusieurs fois, ils ont persisté et signé en refusant ostensiblement de gratifier les intervenants du simple nom de confrère ou consœur.
L’un d’eux s’est d’ailleurs cru autoriser à invectiver directement l’un des orateurs en le gratifiant d’un : « maintenant toi tu sors ».
Naturellement, ces insultes, gestes et invectives ont été adressés à nos consœurs et confrères issus des minorités, dans un très beau moment de « pluralisme d’idées » et de « liberté d’expression ».
Lors de cette soirée, Monsieur Alloncle s’est enfin laissé aller à tenir les propos suivants, sous les rires tantôt gênés, tantôt complaisants de la salle :
« […] le prix est prohibitif, c’est 14 euros 90, les petits budgets, je vois qu’il y a des gens qui sont venus en marcel, avec des casquettes un peu dégueu et tout, donc Gianni, non mais parce que j’essaie de rentrer un peu dans les ressorts psychologiques de Gianni, je me suis dit quand même que Gianni pour arriver là, il avait beaucoup travaillé, il avait bossé, enfin c’est un laborieux Gianni, c’est au fond une forme de super-image de l’immigré travailleur Gianni, honnêtement, il porte le même prénom que Jordan Bardella, enfin c’est à peu près les mêmes consonances donc ça nous fait plaisir et je voudrais te dire Gianni que toi tu mérites honnêtement les allocations sociales, et honnêtement tu vois si on gagne dans 7 mois, on ne t’enlèvera rien, le RSA, l’allocation handicapé, les primes familiales, tout ça Gianni il y aura droit. »
Comme nous l’annoncions, il n’a donc jamais été question de rire « de » l’invité, et encore moins de le confronter, mais bel et bien de rire « avec » lui.
Au-delà des comportements ignobles commis à l’encontre de confrères et consœurs venus précisément faire vivre le « pluralisme » qui a servi d’alibi à cette invitation, c’est uniquement le rire des dominants, des méprisants, des privilégiés, qui résonnait ce soir-là.
Le rire de ceux qui regardent les classes populaires, les personnes précaires, les personnes issues des minorités avec condescendance, qui transforment la pauvreté en objet de plaisanterie et les prestations sociales en objet de moqueries.
Si nous prenons la plume aujourd’hui, c’est pour vous dire que c’est bien cette parole que le Barreau de Paris a choisi d’accueillir et donc de cautionner en lui offrant une tribune.
Nous refusons que de tels moments soient à nouveau accordés aux forces de la haine, tout comme nous refusons que les comportements que nous avons constatés, que cette violence et que ces rires puissent être banalisés.
Par ce courrier, nous ne vous demandons rien.
Si ce n’est, peut-être, d’ouvrir les yeux.
Avec le soutient de plus d’une centaine d’avocat-e-s, dont : Maiwelle Mezi, avocate au Barreau de Paris ; Chirinne Ardakani, avocate au Barreau du Val-d’Oise ; Mohamed Jaite, avocat au Barreau de Paris ; Arié Alimi, avocat au Barreau de Paris ; Sophie Allaert, avocate au Barreau de Paris;;Isabelle Renaudin, avocate au Barreau de Paris ; Camille Renard, avocate au Barreau de Paris ; Nathalie Tehio, avocate au Barreau de Paris…
Soutiens associatifs / collectifs : Collectif Colère noire, SAF Paris, LDH (Ligue des droits de l’Homme / Droits Humains).
