Lettre ouverte dont la LDH est signataire
Pour le droit de manifester, la protection de l’espace civique et le respect de l’État de droit
Les organisations soussignées condamnent l’intervention policière contre les participants à la mobilisation du « Porto Encampment » pour le droit au logement, qui s’est déroulée aux premières heures du 15 octobre 2026 sur la Praça D. João I à Porto, et exigent une enquête approfondie et indépendante sur les circonstances dans lesquelles elle a eu lieu.
Des vidéos et des témoignages de participants montrent que la police a chargé des personnes qui s’étaient rassemblées pacifiquement, alors même qu’elles avaient obéi à l’ordre de démonter leurs tentes. Le Mouvement pour le logement a fait état de 37 blessés, dont deux gravement blessés, présentant notamment des fractures. Des agressions contre des personnes filmant l’intervention ainsi que la destruction de tentes et d’effets personnels ont également été signalées. La gravité de ces allégations exige une réponse publique et institutionnelle appropriée, plutôt que leur normalisation comme une simple conséquence d’une opération de maintien de l’ordre public.
Le maire de Porto, Pedro Duarte, avait déjà déclaré qu’il se montrerait « absolument intransigeant » face à l’installation de tentes et que la place ne deviendrait pas un « terrain de camping ». Mais une mobilisation pour le droit au logement ne peut se réduire à une simple question de camping. Ce qui est en jeu, c’est une forme de participation politique, d’organisation collective et l’expression de revendications sociales. Le désaccord sur la forme que prend une manifestation ne dispense pas les autorités de respecter les droits de ceux qui y participent.
La Constitution de la République portugaise stipule clairement que les citoyens ont le droit de se réunir pacifiquement et sans armes, y compris dans les lieux ouverts au public, « sans qu’aucune autorisation ne soit nécessaire ». Le droit de manifester est également reconnu à chacun. L’obligation de notification préalable prévue par le décret-loi n° 406/74 ne constitue pas une demande d’autorisation et ne saurait être transformée en un mécanisme d’autorisation politique.
C’est précisément l’application sélective de ces exigences qui nous préoccupe : lorsqu’une formalité est utilisée pour empêcher un rassemblement pacifique, elle cesse de servir à l’organisation de l’exercice d’un droit et devient au contraire un obstacle à sa réalisation. Nous exigeons des éclaircissements quant à savoir si cela s’est produit dans le cas présent, et demandons que les fondements juridiques et les critères qui ont guidé ces interventions soient rendus publics.
Nous ne prétendons pas que le droit de manifester supprime toutes les règles régissant l’utilisation de l’espace public. Nous affirmons en revanche que ces règles ne peuvent servir de prétexte pour vider de sa substance un droit fondamental. Le fait d’invoquer l’occupation de l’espace public ne met pas fin au débat : il oblige les autorités à démontrer pourquoi l’intervention était nécessaire, quelles alternatives ont été envisagées et si les moyens utilisés étaient proportionnés.
L’espace civique est le lieu où les citoyens se rassemblent, s’organisent, remettent en cause les décisions et réclament des changements. Lorsque la réponse à une mobilisation pacifique prend la forme d’une intervention policière, le message va bien au-delà des personnes présentes : cela peut intimider tous ceux qui envisagent de participer à la prochaine manifestation, d’organiser le prochain rassemblement ou de rendre publique la prochaine revendication.
C’est pourquoi cette affaire touche à la démocratie et à l’État de droit lui-même. La loi doit encadrer l’exercice du pouvoir, et non lui fournir une justification automatique. Son application ne peut varier en fonction de la convenance politique, de la nature des revendications formulées ou des désagréments causés par une mobilisation.
Compte tenu de ces événements, nous exigeons :
- une enquête rapide, indépendante et efficace sur les allégations de violences policières et de destruction ou de perte de biens ;
- la divulgation des fondements juridiques, de la chaîne de décision et des ordres qui ont déterminé les interventions de la police et des autorités municipales ;
- la conservation des documents pertinents et la protection des personnes qui témoignent ;
- la mise en place d’une obligation de rendre des comptes et d’une indemnisation pour les préjudices avérés ;
- des garanties effectives que les obligations de notification préalable et les règles régissant l’utilisation de l’espace public ne seront pas instrumentalisées pour restreindre de manière sélective les rassemblements et manifestations pacifiques.
Nous invitons les organisations de la société civile, les mouvements sociaux, les associations, les syndicats et toutes les personnes attachées aux droits fondamentaux à signer cette lettre.
Défendre le droit de manifester ne signifie pas nécessairement adhérer à toutes les revendications. Cela implique de reconnaître que personne ne doit être intimidé ou agressé pour s’être rassemblé pacifiquement afin d’exprimer ses opinions.
La démocratie ne se protège pas en réduisant au silence ceux qui l’exercent.
Le 26 octobre 2026
Voir la lettre ouverte et la liste des signataires (portugais)
