Tribune commune signée par Emmanuelle Jourdan-Chartier, vice-présidente de la LDH
Les mobilisations lycéennes se multiplient actuellement et de jour en jour, pour une large part dans des établissements de quartiers défavorisés. La protestation s’étend maintenant au-delà de l’Île-de-France. Des enseignant-es expriment leur soutien, des syndicats aussi. Les manifestant-es sont en majorité des élèves de milieux populaires, souvent racisé-es. Que nous crie cette jeunesse ?
Au cœur des revendications : la durée du temps de travail (8h-18h, sans compter les devoirs), de la cantine (l’heure du repas réduite par 45 minutes d’attente), des établissements surchargés (1500 élèves pour 1000 places). Depuis 2017, la dimension carcérale des lycées s’est renforcée : pensés comme des garderies d’élèves dépourvus de toute autonomie, au mépris de toute considération pédagogique ; conçus comme des lieux de rétention des jeunes au gré de la « reconquête du mois de juin » et des projets sans cesse remis sur le tapis d’écourter la pause estivale. À cela s’ajoute le double déni social et écologique : déni des contraintes sociales, avec des établissements où les lycéens dénoncent le manque de personnels médico-sociaux, – pour une population qui en aurait pourtant plus besoin que d’autres – (« Pas d’infirmière, c’est la misère ! »), et même le déficit de salles, de tables, de chaises. Déni écologique avec un bâti scolaire dégradé, qui fait l’épreuve des conséquences de l’inaction climatique, avec des classes bondées, surchauffées d’avril à octobre, d’où sont entendus les discours de ministres énoncés en costume-cravate dans des bureaux climatisés. Enfin, la casse des conditions de travail des enseignant-es a, elle aussi, des effets sur les usagers de l’école : des professeur-es absent-es ne sont pas remplacé-es pendant des mois, des options nécessaires pour le bac ne sont pas assurées. Et l’angoisse se focalise sur Parcoursup : « Si on n’a pas le bac, y a pas de BTS, y a pas de licence, y a pas de master, on peut pas rêver de mieux pour plus tard. » Bref, « celui qui veut un avenir nous rejoint ! »
Il ne s’agit pas seulement de revendiquer des moyens supplémentaires. Il y a aussi les vexations, les discriminations, les abus d’autorité. « Marre du mépris ! » Le mouvement exprime une demande de dignité et de respect, dont l’enjeu est tout simplement l’égalité : « Pourquoi c’est dans les lycées de banlieue et pas les autres ? » Ou bien : « On passe le même bac, on n’est pas plus bêtes sous prétexte qu’on est noir ou arabe. » Ou encore : « On veut juste avoir les mêmes droits que tout le monde ! » Il s’agit bien d’un mouvement social contre une ségrégation scolaire que nous refusons toutes et tous, lycéen-nes, enseignant-es, personnels éducatifs.
Face à cette revendication d’égalité, le gouvernement refuse le dialogue et choisit délibérément la répression. Le ministre de l’Intérieur annonce 440 interpellations dans la seule journée du mardi 29 septembre, et 625 le mercredi 30 – pour l’essentiel, des mineurs. La police intervient contre les blocus : gardes à vue, humiliations, violences, et déjà des blessures graves. Une violence hors de proportion, face à des « jeunes » éternellement qualifiés de « sauvageons ». Si l’on parle de « mortiers » (de simples feux d’artifice), comme si les manifestants étaient des émeutiers, c’est pour justifier l’usage injustifiable des bombes lacrymogènes et des tirs de LBD. Un tel déchaînement de brutalité policière face à ce simple énoncé : « On veut le bac, pas la BAC ! »
Dans une manifestation, sur un bout de carton, un slogan : « Laissez-nous parler ! » Nous, enseignant-es du premier degré à l’université, personnels éducatifs, soutenons pleinement les revendications des lycéen-nes, comme des étudiant-es dans les universités. Nous soutenons leur droit à un avenir et le droit pour toutes et tous à des conditions d’enseignement dignes. Nous défendons la pleine légitimité de leurs exigences, face à une caste bureaucratique aveugle et sourde à la réalité dès aujourd’hui. Nous soutenons aussi leur liberté d’expression (qui conditionne celle de toute la population) : c’est l’autre face des libertés académiques et pédagogiques pour lesquelles nous nous engageons. À ces élèves qui réclament le droit aux études et l’égalité contre la violence économique et policière d’État, nous affirmons notre totale et concrète solidarité !
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