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Pierre Tartakowsky : « En guerre… »

Pierre Tartakowsky

L’éditorial de Pierre Tartakowsky, président de la Ligue des droits de l’Homme, dans le numéro d’octobre de LDH Info, organe mensuel de la LDH.

La France est entrée en guerre. Plus exactement, elle s’est engagée sur un nouveau champ d’affrontement militaire, en intégrant une coalition internationale suscitée et dirigée par les États-Unis d’Amérique contre les forces de Daesh. S’il fallait juger de la qualité de cet engagement au travers de la seule personnalité de ceux qu’il entend combattre, les choses seraient simples. Daesh, disons-le nettement, n’a rien pour plaire, pas plus que ceux qui, dans le monde, terrorisent et assassinent en son nom : l’ignoble décapitation dont notre compatriote Hervé Gourdel a été la victime signe en lettres de sang une folie haineuse et mortifère. La dénoncer pour les horreurs qu’elle porte ne saurait, hélas, suffire : il faut lui opposer la puissance de la raison, la légitimité des lois internationales et la force des armes.

Malheureusement, l’entrée en guerre de la France répond surtout au dernier de ces trois termes. Un déséquilibre qui peut s’avérer lourd de conséquences, tant sur la scène internationale que dans les débats politiques européen et français. Et la raison est souvent parmi les premières victimes, comme la vérité, de l’état de guerre. Certes, nul n’a eu besoin de diaboliser ledit « État islamique », tant sa nature et ses actes sont effroyables. Mais ce bilan ne devrait pas permettre de faire l’économie d’une analyse du phénomène, de sa genèse, des mensonges fondateurs de Georges Bush qui ont été à son origine, des stratégies militaires magistralement erronées qui en ont facilité la croissance et le rayonnement régional.

La précipitation avec laquelle la France a rejoint la coalition américaine, sans discuter ni au Parlement ni ailleurs des objectifs concrets de l’engagement, de la stratégie à mettre en œuvre, des visées diplomatiques qui devraient accompagner cet engagement militaire, réduit considérablement le rôle qu’elle pourra – ou pourrait – jouer comme acteur politique à part entière dans les débats diplomatiques à venir. Ce, d’autant plus que la légitimité internationale est largement marginalisée dans le processus gouvernemental de mobilisation. L’ONU, dans cette affaire, est en effet charitablement placée sur le banc de touche consécutivement au constat de son impuissance. Le problème est largement réel, mais le pointer pour uniquement le contourner ne contribue nullement à le résoudre, tout au contraire. Convoquer des alliances de circonstance sur des objectifs de circonstance, c’est enfoncer le clou selon lequel les lois et institutions internationales ne sont utiles qu’en tant qu’elles valident les anciennes dominations, et que face à la barbarie, les armes doivent prendre le pas sur les règles qui fondent la communauté internationale comme communauté de droit. C’est une dialectique fort dangereuse en tant qu’elle sacrifie l’avenir à l’urgence. C’est en son nom que, depuis le 11 septembre, les États-Unis d’Amérique se sont lancés dans une guerre dont l’effet devait être une véritable contagion démocratique régionale… En fait de contagion, la seule à laquelle nous avons assisté a été celle de la guerre. Et le monde, loin de mieux s’en porter, n’en finit pas de s’enfoncer dans des conflits autour desquels fleurit, selon qu’il s’agisse de l’Europe de l’Est ou du Moyen-Orient, un deux poids deux mesures destructeur pour l’idée même de droit international.

Toxique sur la scène internationale, cette dynamique ne l’est pas moins pour le débat démocratique national autour du phénomène « djihadiste », désigné comme ennemi public numéro un. Depuis son intervention à l’Assemblée nationale lors du vote de confiance demandé pour son gouvernement, le Premier ministre ne cesse de multiplier les variations sur l’air de l’union sacrée. La France étant en guerre, les critiques devraient cesser, les débats s’éteindre et tout problème être réévalué à l’aune de « la sécurité des Français », dont le Président s’est plu à souligner, en introduction de sa dernière conférence de presse, qu’elle était « son premier devoir ».

Le projet de loi contre le terrorisme, soumis au vote dans cette même période, illustre les dangers et les dérives liberticides portés par cette rhétorique. Limitation des libertés sur Internet, limitation de la liberté de la presse, d’aller et venir pour des citoyens français au nom d’une prédictibilité par essence douteuse, extension de la sphère d’intervention de la police au détriment du juge… Gageons que cette loi ne fera pas grand mal au terrorisme. Elle risque en revanche de faire passer à l’arrière-plan une vérité pourtant essentielle : la démocratie ne peut relever les défis du terrorisme qu’en s’affirmant comme telle, avec tout ce qui fonde sa richesse, la liberté et le débat. C’est la voix du bon sens.

Évacuations de Roms : des niveaux intolérables, injustifiables, inutiles et coûteux !

Absurde. C’est le mot qui vient à l’esprit lorsqu’on découvre le rapport établi par l’European Roma right center, le Centre européen du droit des Rroms (ERRC). Un seul exemple. On estime (on n’a pas de chiffres précis) à 16.949 le nombre de personnes qui vivent dans des bidonvilles ou des squats, en France. La majorité d’entre elles sont des Rroms, mais il y a aussi des personnes sans-papiers, ou simplement sans logement. La population Rrom ainsi logée est donc inférieur à ce nombre.

Et, en 2013, le nombre de personnes évacuées de ces lieux par la force a atteint… 21.537. Ce qui signifie, si on estime que les 16.949 personnes citées plus haut sont toutes des Rroms, que chacun d’entre eux a été chassée de son lieu de vie plus d’une fois cette année : on atteint le taux de 1,27…

Joli record, M. le ministre de l’intérieur. C’est mieux que sous Sarkozy, jusqu’ici champion toutes catégories de romophobie. Que ce record soit battu par un gouvernement de gauche, voilà qui laisse un goût amer.

Le rapport publié par la Ligue des droits de l’Homme et l’ERRC est sans appel. Trois qualificatifs s’imposent : intolérables, injustifiables, inutiles et coûteux. « Cette politique de rejet est inefficace, coûteuse et inutile puisque rien n’a changé à la suite de ces évacuations », comme l’affirme Pierre Tartakowsky, président de la Ligue des droits de l’Homme. « Les Roms vivent toujours en France, dans des campements qu’ils ont reconstruits un peu plus loin, mais ils se retrouvent de plus en plus précarisés. Cette augmentation des expulsions en cours ouvre la voie à l’expression des extrémismes et du racisme anti-Roms.»

Le rapport complet peut être téléchargé ici.

Évacuations de Roms : des niveaux intolérables, injustifiables, inutiles et coûteux !

Les évacuations forcées des Roms étrangers durant l’année 2013 atteignent le chiffre de 21 537. Ceci représente plus de la totalité de la population habitant en bidonvilles ou en squats en France, évaluée à 16 949[1], en majorité des Roms étrangers.

Autrement dit, l’ensemble de la population rom vivant en bidonvilles et squats en France aurait été évacuée de force au moins une fois durant l’année 2013. En tout, il y a eu 165 évacuations perpétrées par les forces de l’ordre, concernant 19 380 personnes, et 22 évacuations suite à un incendie, affectant 2 157 personnes. Ces chiffres sont largement supérieurs à ceux recensés les années précédentes, puisque nous avions recensé 9 404 personnes évacuées de force par les autorités de leurs lieux de vie en 2012, et 8 455 en 2011.

Il y a eu 118 évacuations forcées faisant suite à une assignation par les propriétaires des terrains ou des squats devant les tribunaux de grande instance (TGI) ou les tribunaux administratifs (TA), 34 faisant suite à un arrêté d’insalubrité ou de péril pris par la mairie ou le préfet, et 13 abandons des bidonvilles par les personnes elles-mêmes, dans la très grande majorité des cas sous la menace d’une évacuation forcée imminente. Nous rappelons que près des deux tiers des sites sont situés sur des terrains publics1. Ce sont donc des entités publiques qui assignent dans les deux tiers des cas les occupants à quitter ces sites.

On observe une nette recrudescence des évacuations forcées organisées par les forces de l’ordre durant la période estivale. Elles perdurent malheureusement au quatrième trimestre à un rythme presqu’aussi élevé, malgré une météo hivernale.

Le plus grand nombre d’évacuations forcées a été observé en Ile-de-France, comptant pour 57 % de leur total, le triste record étant détenu par le département de Seine-Saint-Denis. 39 % des évacuations ont eu lieu dans les quatre régions du Nord-Pas-de-Calais, Rhône-Alpes, Provence-Alpes-Côte-d’Azur et Aquitaine.

On a observé d’autre part un nombre croissant de bidonvilles abandonnés par les habitants avant l’intervention des forces de l’ordre, pour éviter les traumatismes et la perte de leurs biens.

Les évacuations forcées ont continué pratiquement, partout sans solution alternative crédible de relogement ni d’accompagnement social. Les ONG impliquées ainsi que différentes institutions (comme le Défenseur des droits) reconnaissent que la mise en application de la circulaire interministérielle du 26 août 2012 « relative à l’anticipation et à l’accompagnement des opérations d’évacuation des campements illicites » reste rare, disparate et généralement superficielle. Elle s’apparente souvent à un recensement des populations plutôt qu’à un réel et durable travail social d’insertion.

Ces évacuations forcées sont l’expression d’une politique de rejet stigmatisant les Roms comme boucs émissaires. Les autorités ne souhaitent qu’une seule chose : leur retour dans leur pays d’origine.

« Cette politique de rejet est inefficace, coûteuse et inutile puisque rien n’a changé à la suite de ces évacuations », comme l’affirme Pierre Tartakowsky, président de la Ligue des droits de l’Homme. « Les Roms vivent toujours en France, dans des campements qu’ils ont reconstruits un peu plus loin, mais ils se retrouvent de plus en plus précarisés. Cette augmentation des expulsions en cours ouvre la voie à l’expression des extrémismes et du racisme anti-Roms.»

« Nous demandons une nouvelle fois l’arrêt immédiat de cette politique : les évacuations forcées ne peuvent se perpétuer au mépris des traités internationaux et européens »,  indique Dezideriu Gergely, directeur du ERRC. « Nous demandons par ailleurs qu’une véritable politique d’insertion pour ces personnes en grande précarité soit mise en place. Cette politique devra clairement dépasser celle qui “anticipe et accompagne” leurs expulsions ou leurs évacuations forcées.»

Avant son élection, l’actuel Président avait dénoncé la politique d’évacuations forcées menée sous Nicolas Sarkozy. Il est extrêmement regrettable de voir que la situation a empiré.

Remarque :

Ce recensement a été établi en collaboration avec le Collectif national droits de l’Homme Romeurope et est le fruit d’un travail commun entre la Ligue des droits de l’Homme (LDH) et le European Roma Rights Centre (ERRC). Sans avoir la prétention à l’exhaustivité de la situation étant donné le manque de données officielles disponibles, ce recensement voudrait cependant en être l’expression la plus objective possible.

[1] Vade-mecum à l’usage des correspondants « points de contact départementaux » de la Mission relative à l’anticipation et l’accompagnement des opérations d’évacuation des campements illicites, version du 10 décembre 2013, Dihal.


Congrès de Niort : la vidéo du rapport moral de Pierre Tartakowsky

Un des moments forts du congrès de la Ligue des droits de l’Homme, qui s’est déroulé à Niort les 18, 19 et 20 mai 2013, a été le rapport moral de son président, Pierre Tartakowsky. Un rapport passionnant, qui affirme les valeurs de la Ligue, fait un bilan de l’année et indique les directions des prochaines luttes. La vidéo dure 26’05.

Vous trouverez, au-dessous de la vidéo, le texte de l’intervention de Pierre Tartakowsky (il en manque le début, « hommage aux disparus », et certaines phrases : les changements de cassette et de batterie en sont responsables !). Vous pouvez télécharger ce texte ici.

 Rapport moral de la LDH

En ouverture de sa réflexion sur les deux années écoulées, le congrès a observé une minute de silence en hommage aux ligueuses et ligueurs disparus.

Hommage aux disparus

Le 16 octobre de l’an dernier, sur une route de Corse, Antoine Sollacaro, avocat, ami, ligueur et grand défenseur des droits, singulièrement des étrangers, mourait assassiné. Les balles des assassins nous ont volé un compagnon, un camarade de combat, un de ces hommes tenace et étranger à l’esprit de concession dont on peut dire qu’il avait l’âme d’un dreyfusard.

Etranger aux demi-mesures, Antoine Sollacaro vivait et plaidait sans concessions. Avec colère et patience, nous exigeons la lumière sur l’identité des assassins.

C’était un homme voué à la justice ; nous lui devons justice.

Le 27 février dernier, Françoise Seligmann nous a quittés, emportant avec elle la formidable somme d’énergies, de convictions et l’enthousiasme qui la caractérisaient. Présidente d’honneur de la LDH, Françoise est restée jusqu’au bout une combattante, une femme de conviction et d’engagement, déterminée à forcer le destin. Engagée dans la Résistance, elle a compté au rang de ceux qui ont réhabilité l’espoir.

En ce week-end du 18 mai, où beaucoup de nos amis rendent hommage sur le plateau des Glières aux protagonistes du programme du Conseil national de la Résistance, nous nous souvenons qu’elle a compté au rang de ceux à qui nous devons l’honneur. Nous lui rendons honneur.

D’autres amis proches – ligueurs ou non – nous ont quittés cette année, tel Chokri Belaïd, démocrate tunisien assassiné pour ses convictions dans le cadre d’une stratégie de déstabilisation du processus démocratique compliqué que connaît la Tunisie ; Stéphane Hessel, bien sûr, compagnon d’indignation, de lutte et de construction, dont la perte nous afflige; Henri Caillavet, figure du radicalisme et du Sénat, avec lequel nous avions travaillé.

La séquence politique qui va de notre congrès de Reims en 2011 à celui de Niort est marquée par le paradigme du changement. Redouté par les uns, voulu par les autres. Les deux ans qui viennent de s’écouler ont été dominés par cette attente politique contradictoire. Changement de modèle européen sous les coups de boutoir de l’austérité. Changements aux marges de l’Europe avec les soubresauts politiques au Maghreb, les projections militaires françaises en Afrique. Changement, enfin, de majorité gouvernementale en France, sans que la défaite des forces de droite soit le fruit d’une dynamique forte de la gauche.

Au cours de ces deux années d’activité, la Ligue des droits de l’Homme a oeuvré pour l’avènement du changement, puis navigué dans les méandres de sa concrétisation politique, enfin pesé, publiquement sur sa conduite, de façon démocratique, c’est-à-dire dans un débat responsable et sans concession mené avec les pouvoirs publics sur les ruptures nécessaires et les politiques à mener.

Il nous revient aujourd’hui – c’est l’ambition de ce rapport – d’examiner ce qu’a été notre activité au long de ce mandat, à l’aune des valeurs sur lesquelles nous avions décidé de la construire, pour en juger les résultats et la façon dont il convient de poursuivre, tout en cherchant à améliorer les pratiques de notre organisation.

Quelques questions simples peuvent nous guider dans ce travail d’analyse et d’appréciation. Qu’est-ce qui a changé et dans quel sens ? Qu’est ce qui – à l’inverse – n’a pas changé et reste matière à dénonciation ? Que nous faut-il faire enfin, pour agir de la façon la plus décisive possible et porter haut, entre craintes et espoirs, les ambitions que nous affichons pour la République ?

Nicolas Sarkozy, fin de partie ?

Le dimanche 6 mai 2012, la France tourne une page. L’élection de François Hollande signe le refus d’un pouvoir essentiellement attentif aux nantis, incarné par une figure agitée, inconséquente et ne respectant pas la dignité des institutions de la République. Souvenons-nous de la série de titres de notre publication L’Etats des droits de l’Homme durant cette période : « Une démocratie asphyxiée », « Une société de surveillance », « La justice bafouée », « La République défigurée »… C’est donc un chapitre sombre qui se clôt. Mais il se clôt dans des conditions sur lesquelles il faut revenir car elles dominent la suite des événements.

La victoire du candidat du Parti socialiste – même avec l’apport des voix du Front de gauche et de Europe écologie les Verts – est courte, 51,6 % contre 48,4 % ; elle procède davantage du rejet d’un homme, d’un management vibrionnant, arrogant, que d’une politique. Elle s’opère dans un air du temps dominé par les crises à répétition et une situation économique et sociale dégradée. Surtout, elle s’inscrit dans une situation paradoxale, dont témoigne la dérive sans limite de la droite classique vers les thématiques d’extrêmes droites.

La dynamique est forte de ce côté. A la veille du second tour, le Front national a gagné 7,5 points, et caracole à plus de 18 % et les législatives, qui confirment sa dynamique conquérante, lui apportent l’élection de deux députés. L’OPA contre nature lancée par Marine Le Pen sur les valeurs de la République et la laïcité, la dénonciation de la mondialisation, de l’immigré et du musulman, se révèle hélas payante et précipite un travail de recomposition, visant à aboutir à une fusion, facilitée par la convergence idéologique de diverses familles de droite. Cette vision stratégique passe bien ; au-delà de quelques vagues postures de gêne, elle est largement admise par l’électorat UMP, aussi bien par Jean-François Copé et François Fillon, faux rivaux poussés au conflit uniquement par leurs ambitions respectives.

Autant d’éléments qui ont des répercussions bien au-delà de la séquence électorale et amplifient les caractéristiques d’une situation marquée par la dérive droitière d’une opinion publique de plus en plus sensible à un discours xénophobe, raciste ou de repli. Le paradoxe de la période – une majorité parlementaire à l’Assemblée nationale et au Sénat, malgré un accroissement de la pénétration des idées de droite – donne tout son sens à l’absence d’un projet alternatif de société qui serait structuré par les notions d’égalité et de justice, par les droits et les libertés. Et l’on vérifie que changer ne suffit pas à assurer la victoire du changement.

La République en souffrance…

D’autant que l’héritage est lourd. Les assemblages législatifs et administratifs liberticides sont tels, qu’il n’est pas simple de s’en débarrasser. La Loppsi, le Ceseda sont de véritables Rubik’s cubes juridiques. Dans le domaine social, l’idéologie libérale a profondément mis à mal les notions d’intérêt général, de service public, d’égalité en opposant entre elles des catégories de la population, en utilisant systématiquement l’ethnicisation du débat politique et social. Même s’ils ont trouvé leurs limites dans leur traduction politique, ces thèmes ont marqué les consciences, et obligent les forces démocratiques à une posture défensive, quand ils ne les ont pas contaminées.

La crise des dettes dites, sans doute ironiquement, « souveraines » et ses variantes grecque, espagnole et européenne ont profondément ébranlé le modèle républicain. « Finance » et « Technostructure », avec lettres majuscules, apparaissent comme autant de démiurges disqualifiant – souverainement pour le coup – décisions démocratiques et volonté populaire. La conséquence en est une perspective imposée d’austérité qui limite d’emblée l’espace pour une nouvelle justice sociale. Cette situation est d’autant moins combattue que le candidat socialiste a introduit des éléments nouveaux dans la campagne. Il place la réduction des déficits au cœur de son action, exalte une République plus « nationale » qu’ouverte au monde, un État plus compassionnel que solidaire et, enfin, affiche sa « fermeté » sur les questions migratoires. Signal emblématique s’il en est, le ministre de l’Intérieur se félicite que le nombre de reconduites à la frontière ne soit pas inférieur à celui des années précédentes.

Comment concilier réalisme et impatiences, temps politique et temps social, court et long terme, comment, chaque jour, redonner souffle à l’espoir quand la vie l’essouffle ? Le faisceau de contradictions prend des allures de nœud gordien. Or en démocratie, on s’interdit de trancher ces nœuds-là au bénéfice de pratiques plus complexes, plus lentes, dont chacune constitue un risque d’enlisement, voire de renoncement. Au lendemain de la victoire de la gauche, la France est donc bien en souffrance. Au double sens du terme : elle souffre et elle attend.

La Ligue en campagnes

Ce changement désiré, la Ligue y a travaillé. Elle l’a fait certes en appelant de façon tout à fait exceptionnelle avant le premier tour de la présidentielle à battre le candidat sortant et en appelant entre les deux tours à voter pour le candidat de gauche resté en lice. Mais elle y a travaillé bien plus en amont en donnant un contenu concret et précis à la défense et la promotion des droits et des libertés en France. C’était le sens de la campagne « Urgence pour les droits, urgence pour les libertés », dans laquelle elle invitait ses sections à inscrire les revendications dans le débat public. C’était également le pari engagé avec un grand nombre de partenaires syndicaux et associatifs avec le « Pacte pour les droits et la citoyenneté ».

Dans les deux cas, l’objectif était le même : faire remonter des profondeurs de la « société civile » propositions et projets susceptibles de nourrir une rupture avec le sarkozysme, de donner du corps à un pouvoir tourné vers la démocratie, la justice, le bien-être social, un progrès construit sur des politiques de solidarité. Dans les deux cas, l’essai sera marqué mais ne sera hélas pas transformé.

Marqué, car ces deux campagnes, qui se succédèrent logiquement, ont mis à jour un riche corpus de propositions dont un grand nombre vont se retrouver au cœur des débats politiques de la campagne et de l’après campagne. C’est le cas de la proportionnelle, de la parité, du non cumul des mandats, du droit de vote et d’éligibilité des résidents étrangers hors UE, d’une refonte du droit des étrangers.

Pas transformé, d’une part, parce que les dynamiques unitaires attendues ne se sont développées que faiblement ; d’autre part, parce que les voix de la société civile seront balayées par la dynamique de la présidentielle. Là encore, contradiction. D’un côté, et il faut s’en féliciter, un important regain d’intérêt public pour le politique et surtout pour la politique. Mais de l’autre, aucune des tentatives de la société civile – et il y en aura beaucoup – pour se faire entendre dans le concert électoral n’y parviendra. Arrogance, négligence, mépris des dirigeants politiques vis-à-vis d’un « peuple » jugé immature ? Retombée mécanique d’un processus électoral quasi-monarchique ? Toujours est-il que cet aveuglement a marqué négativement la suite des événements. Autrement dit, la conduite du changement ne saurait être l’affaire de ce seul gouvernement, pas plus que d’un autre. Elle dépend largement de l’engagement citoyen de chacun et de tous. C’est à cet investissement républicain que la livraison de L’État des droits de l’Homme en France, édition 2013, entend contribuer, en revenant sur quelques-uns des événements saillants des premiers mois d’exercice de la présidence de François Hollande.

Ce qui change et ce qui ne change pas

Le gouvernement Ayrault convoque dès septembre le Parlement en session extraordinaire avec à l’ordre du jour deux projets de loi portant sur des dossiers majeurs, l’un sur les contrats d’avenir, et l’autre sur les logements sociaux. Il affiche un certain nombre de priorités : l’éducation, le logement, l’industrie et la jeunesse, à un moment où celle-ci voit sa situation ne cesser de s’aggraver, en termes d’accès à l’emploi et de précarité, au risque d’ébranler le pacte social entre les générations. Il prend une série de mesures immédiates qui rencontrent l’adhésion populaire. Même si, dans le même temps, la première place donnée à la résorption des déficits en limite les moyens et confirme la perspective d’une austérité dont chacun pressent bien que les « riches » ne seront pas seuls à en faire les frais. L’opinion publique semble prête à des « efforts », pourvu que la justice et le changement soient au rendez-vous.

L’expulsion brutale d’un camp de Roms, dont les images tournent en boucle sur toutes les télévisions, éclaire les zones d’ombres d’un jeu de rôles au sein des cercles dirigeants (gouvernement et partis) qui voit s’opposer, d’un côté les « partisans de l’ordre », de l’autre des « inconscients des problèmes posés par les étrangers ». Le message est à destination de l’opinion publique et tend à justifier les peurs et les clichés, au risque de les renforcer. Sur les questions qui touchent à la figure de l’étranger, sur lesquelles le candidat avait été au mieux allusif, le gouvernement a tout fait pour montrer qu’il fait au moins autant que son prédécesseur mais plus humainement. Pour celles et ceux – et nous en faisons partie – qui attendaient particulièrement le changement dans ce domaine – l’idée s’installe que pour les Roms – et au-delà, pour les étrangers, c’est « comme avant ».

Le message intéresse les partis de droite. L’UMP y trouve aliment pour tenter d’opposer « Taubira la laxiste » – n’a-t-elle pas annoncé qu’elle entendait en finir avec les centres fermés pour mineurs, les peines planchers et la rétention de sûreté – au « Valls à poigne ». Le FN y voit, à juste titre, un terrain expérimental pour légitimer les « passages à l’acte » tels que la fusillade raciste d’Aigues-Mortes dans le Gard, la vendetta perpétrée dans les quartiers nord de Marseille à l’encontre de Roms nouvellement installés, ou encore des manifestations populaires « spontanées » dans le département du Nord.

L’arbitrage interministériel, laissant aux mains de l’Intérieur les dossiers « étrangers » au lieu de les confier aux ministères de la Justice, du Travail et des Affaires sociales, donne le « ton », la création d’un régime spécifique de retenue de 16 heures est à ce titre symptomatique. Il aboutit à faire perdurer des situations dramatiques mettant aux prises des individus, peut-être étrangers, en fait nés ou vivant en France depuis des années, et une administration dont la seule logique interne reste la méfiance et l’expulsion. En toile de fond, un contentieux énorme, nourri d’injustices et d’humiliations qui se nomment visas de court séjour, traitement extraordinairement restrictif et expéditif des demandes d’asile et des délivrances de titres de séjour, obstacles mis à la naturalisation… Dans tous ces domaines, la continuité prévaut et les circulaires qui vont suivre sur le droit au séjour en attesteront sans exception.

Quand la prudence nourrit le renoncement…

Pourtant dans certains domaines, on avance ! C’est notamment le cas de la Justice. L’annonce par la ministre de la Justice d’une rupture avec le tout carcéral et d’un changement de la politique pénale sont pris comme autant de cibles par les ténors de l’opposition, avec une violence verbale dont on ne peut s’empêcher de penser qu’elle a à voir avec la personne même de la garde des Sceaux, femme, guyanaise, connue pour ne pas mâcher ses mots. La justice des mineurs, le mariage pour tous, sont présentés comme autant de provocations irresponsables, l’un comme une prime donnée à la délinquance et à la récidive, l’autre comme la fin de la famille et de la société. Corrélativement, l’action du gouvernement sur des questions sensibles, comme la lutte contre le terrorisme, reste marquée par l’ancien ordre des choses.

Si les contraintes financières sont réelles, la situation de politique intérieure est favorable : la droite s’est engluée ad nauseam dans un combat des chefs qui la rend inapte à toute offensive d’envergure. Pourtant, « prudence » s’impose comme maître mot de l’action gouvernementale. Et de la prudence à la défensive, le pas est vite franchi. En fait, tout se passe comme si la gauche au pouvoir se retrouvait orpheline de valeurs et de projet politique autonome, privée d’objectifs propres, incapable en quelque sorte de se démarquer des pratiques de pouvoir antérieures. Autant empêtré dans la suffisance du pouvoir que paniqué devant le risque de ne pas être considéré comme légitime, le gouvernement choisit le renoncement à l’affrontement. Cela se vérifie pour le droit de vote et d’éligibilité des ressortissants non européens aux élections locales et pour le récépissé de contrôle d’identité.

Le droit de vote pour tous, porté par la LDH et nombre d’acteurs associatifs, syndicaux, partis politiques depuis plus de trente ans, s’inscrit dans la volonté d’en finir avec une population de résidents privée du droit de vote. Cette recherche de l’égalité de droits a été à l’initiative de la LDH, l’objet de multiples « votations citoyennes », dans de grandes villes, dont la capitale. Elle a figuré au rang des promesses non tenues par François Mitterrand ; le nouveau président s’est engagé à l’honorer. Pour le peuple de gauche, elle fait figure de grande réforme de société, comparable à l’abolition de la peine de mort portée par Robert Badinter en 1981. Hélas, en la matière, l’exécutif s’est livré à une véritable pédagogie du découragement. Certes, l’affaire n’a rien de simple ; il faut une réforme constitutionnelle et donc, un référendum ou un vote à la majorité des 3/5e des suffrages exprimés de l’Assemblée nationale et du Sénat réunis en Congrès. Mais la bataille doit être menée, sauf à perdre avant même d’avoir tenté de gagner.

Il en va de même pour le récépissé de contrôle d’identité, destiné à mettre fin aux contrôles au faciès dont l’existence, avérée, a donné lieu à des polémiques publiques qui ont participé de la libération de la parole raciste. La mesure est minimale et loin de couvrir à elle seule tous les problèmes posés. Mais elle aurait entraîné une conception différente de la pratique des forces de l’ordre, un rapport normal à la jeunesse des « quartiers », un progrès de l’égalité de tous face à la loi… Pourtant, là encore, l’exécutif renâcle, avance à la place un nouveau code de déontologie de la police et tergiverse avant de couper court, refusant même une expérimentation, avant même que le Défenseur des droits n’ait pu remettre le rapport dont il était chargé.

La crainte avouée de l’échec ici, n’est que la figure honorable d’une réalité plus honteuse : le pouvoir, contaminé par la peste sécuritaire n’y croit pas. Ou plus. Et dissimule cet abandon en invoquant qui le contexte, supposé défavorable, qui la dureté des temps, qui imposerait d’autres priorités… Hésiter à ce point, multiplier les tergiversations prend alors une dimension d’affirmation négative, où l’absence de projet politique rejoint l’absence de projet alternatif. On constatera une toute autre vigueur argumentaire chez les élus de la majorité tenant à faire savoir leur opposition à la remise en cause du cumul des mandats, proposition extrêmement populaire chez les électeurs, mais beaucoup moins chez les premiers concernés.

Crises démocratiques, crises sociales : crise du politique

La droite, quant à elle, bat tambour. Occupée à panser ses plaies, elle multiplie outrances et brutalités verbales et s’attache à ouvrir une perspective politique aux convergences sectorielles ou conjoncturelles entre elle et le Front national. Cela passe par une légitimation du vote FN, par la « souffrance sociale », par la banalisation des « évidences » racistes et islamophobes, par l’affirmation d’un nationalisme excluant, structuré de hiérarchies sociales et raciales, enfin, par des thèmes pouvant être portés par toutes les familles de droite, telle la reconnaissance du génocide en Vendée par les forces de la République. Ces galops d’essai, clairement, visent à préluder aux alliances en préparation pour les municipales de 2014.

Cette tendance se retrouve hélas partout en Europe. Sur le terrain sensible de la redistribution et des inégalités, les tensions s’exacerbent d’autant plus que la crise du système financier bouscule violemment les constructions européennes et leurs logiques, tant politique qu’économique. Le dogme de l’austérité, tout en dépréciant l’exercice de la démocratie aux plans nationaux et au plan européen, nourrit tout à la fois les inégalités et les dérives identitaires, grossièrement fascisante comme « Aube dorée » en Grèce, ou plus sophistiquée comme le « Parti de la liberté » aux Pays-Bas. Le mécanisme est d’autant plus corrosif que l’angoisse sociale règne en Europe et qu’une certaine raison économique oblitère toute ambition politique, obscurcissant l’idée même d’un avenir commun, encourageant les discours de replis nationaux qui sont autant de réflexes apeurés d’abandon des solidarités entre peuples et nations.

Les projets mis en œuvre en France sur la réforme de la fiscalité – censée lutter contre l’injustice fiscale – se limitent finalement à quelques mesures symboliques mais de peu de portée – sur la réforme de la banque – au point que le groupe parlementaire socialiste s’en scandalise – sur l’industrie et l’emploi – dossiers bousculés par les affaires Florange, PSA, Renault, Petroplus…– sont accompagnés par une tendance à la baisse de popularité du couple exécutif et d’un désaveu de l’action politique elle-même.

Très pondéré sur les enjeux de redistribution sociale, le gouvernement voit se détériorer la situation de l’emploi sans lui opposer de grands projets. Rapidement, domine un sentiment d’incompréhension, de frustration et d’impatience. L’usure extraordinairement rapide de l’exécutif est d’autant plus préoccupante qu’en France, comme ailleurs en Europe, le désintérêt pour la chose publique et le repli sur soi se nourrissent, tant dans la vie privée que dans la vie publique, des peurs, des découragements, d’une sorte d’empêchement à vivre, d’empêchement à penser et à agir. Comme si l’immensité du défi tétanisait les peuples et leurs représentants. La précipitation qu’il met à vouloir traduire dans la loi, terme à terme, l’accord sur la sécurisation des parcours professionnels, largement inspiré par le Medef, témoigne d’un abandon des termes de la régulation de l’emploi aux seuls partenaires sociaux, au risque finalement de voir le plus puissant d’entre eux écrire la loi.

Au final, sont ainsi réunis tous les ingrédients d’une véritable remise en cause de la citoyenneté, corrélative à une crise de la démocratie, d’autant plus vive que pour l’Europe, continent vieillissant, l’avenir n’apparaît plus automatiquement synonyme d’amélioration et de progrès.

La Ligue, pour le changement, fidèle à ses valeurs…

Durant cette période, qu’est ce qui change pour la Ligue ? Tout et rien. Tout, car le nouveau gouvernement affiche d’autres ambitions et valeurs que le précédent, ce qui est loin, très loin d’être négligeable. Tout, car le nouveau gouvernement reçoit, écoute, organise des réunions, des rencontres et réhabilite les valeurs de la République en faisant siens les objectifs de lutte contre les discriminations, par exemple. Tout parce que la dénonciation, la stigmatisation ne sont plus de mise vis-à-vis d’un gouvernement, qui contrairement au précédent, considère que la société, l’intérêt général existent, affiche des objectifs en phase avec les valeurs que nous portons. Rien, car nous savons que le changement ne saurait être l’affaire des gouvernements seuls. Rien, car un basculement électoral ne provoque pas à lui seul un renversement sociétal, à plus forte raison lorsqu’il n’est pas accompagné d’un projet d’alternative cohérent. Rien, enfin, car la Ligue demeure fidèle à sa nature d’association de défense et de promotion des droits et des libertés, assumant en pleine indépendance sa double fonction de mouvement de défense des droits et de promotion de la citoyenneté.

Des premiers jours du quinquennat à aujourd’hui, la Ligue rencontre le gouvernement, le cabinet du premier ministre, porte des appréciations positives (sur la suppression de la circulaire Guéant sur les étudiants étrangers, sur la suppression de la franchise Aide médicale d’Etat, sur la promesse de cesser de placer les enfants dans les centres de rétention). Et porte également des jugements négatifs sur le fait que l’Intérieur prenne les étrangers en charge, sur les expulsions de Roms, brutales et provocatrices, les récépissés de contrôle d’identité et le droit de vote des résidents étrangers et surtout sur l’absence de mise en débat public d’enjeux forts sur la démocratie, sur la place des étrangers.

C’est dans le même état d’esprit qu’après avoir oeuvré de façon décisive à ce que le ministre de l’Intérieur reçoive la Plateforme 12 dans son ensemble, nous interpellons publiquement Manuel Valls sur les trous noirs de la circulaire de régularisation des travailleurs sans papiers et sur l’attitude hallucinante de préfectures aux réflexes hérités de décennies de politiques de stigmatisation. C’est également dans cet état d’esprit que nous saisissons publiquement Christiane Taubira de notre émotion à propos de l’arrestation d’Aurore Martin, des risques qu’elle fait courir au processus de dialogue politique au Pays Basque et après les déclarations, aussi provocatrices qu’irresponsables, du ministre de l’Intérieur. C’est dans ce même état d’esprit enfin que les militantes, militants et sections de la Ligue continuent de s’opposer au quotidien à l’arbitraire des expulsions et des préfectures, à tout mettre en œuvre pour la régularisation des sans-papiers et obtenir un changement législatif.

C’est toujours dans ce même état d’esprit volontaire que nous décidons de pousser à la roue, avec une pétition nationale et un arc vaste de partenaires, pour obtenir que le droit de vote et d’éligibilité des résidents étrangers ne soit pas enterré, mais continue de faire partie du « pack » de propositions de réformes constitutionnelles reprises par la commission, dite Jospin, qui l’a superbement ignoré.

Ce même état d’esprit prévaut à notre engagement pour le mariage pour tous, l’adoption et le droit à l’Assistance médicale à la procréation, pour des raisons qui touchent au principe d’égalité des droits, à notre engagement de longue date contre toutes les discriminations. Il s’agit aussi et au-delà, de rappeler face à une offensive homophobe mais aussi en son fond antirépublicaine, nourrie en amont des engagements des cercles les plus réactionnaires contre la liberté de création, contre le droit à l’interruption volontaire de grossesse, que le mariage est un acte civil. Et que si les églises sont légitimes à avoir une opinion en la matière, la prétention de certains responsables religieux à l’imposer comme loi est, elle, insupportable.

D’autant plus insupportable qu’elle fait écho à des agressions intégristes perpétrées dans le monde contre la démocratie, le droit des femmes, l’égalité et les processus de sécularisation des sociétés. Dans ce contexte, l’initiative de la France à l’Onu pour la dépénalisation universelle de l’homosexualité prend figure de symbole dans la mesure où elle porte les valeurs de liberté et d’égalité, valeurs auxquelles les peuples aspirent de façon universelle.

Mondialisation, Afrique, Moyen-Orient : les affres du changement

De fait, les soulèvements et manifestations pacifiques contre la misère et la terreur se sont multipliés de l’Iran à la Chine, en passant par les États-Unis, l’Espagne et la Grèce. Partout, les nouvelles formes de domination économique et financière soulèvent oppositions et mobilisations. La responsabilité particulière des nouvelles puissances (telles que Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), des Etats du Golfe ou de l’Iran, doit être mieux comprise comme doit l’être celle des multinationales et des fonds souverains.

L’avènement des mouvements de protestation ces dernières années contre les régimes dictatoriaux et corrompus, soutenus entre autres par les gouvernements occidentaux sous prétexte de la lutte anti-terroriste et du contrôle des flux migratoires, en Tunisie, en Égypte, en Libye, au Bahreïn, au Yémen et en Syrie, a marqué une nouvelle étape du combat des peuples pour la liberté, l’égalité, la dignité et la justice. La Ligue y a pris sa part, en France notamment, à propos de la Russie (Pussy Riots), de la Syrie (Marche blanche), du bassin méditerranéen avec son investissement dans le Réseau euro-méditerranéen des droits de l’Homme (REMDH), dont il faut saluer la vitalité militante.

Les bouleversements dans le monde arabo-musulman ont libéré la parole et cette liberté d’expression précieuse doit être défendue partout où elle est bafouée. Ils ont aussi libéré les démons du fanatisme et de l’instrumentalisation politique du religieux, lourds de menaces, en particulier pour la liberté de conscience et d’expression, pour les droits des minorités et pour les droits des femmes. Cette situation n’en rend que plus urgente la mise sur pied d’une authentique politique euro-méditerranéenne de développement, construite sur la démocratie, la coopération, le progrès.

En tout état de cause, ce cheminement difficile confirme, jusque dans ses revers, la force et la validité de l’aspiration démocratique, même lorsque celle-ci se trouve dévoyée au service de credo autoritaires. Contrairement aux prédictions de mauvais augure, les forces religieuses de régression, un temps auréolées par la répression dont elles ont été victimes du temps des dictatures, apparaissent comme incapables de relever les défis d’une société aspirant à l’égalité, à la justice, à un état de droit.

La région reste marquée par la situation effroyable qui prévaut en Syrie depuis plus de deux ans et par l’injustice fondamentale faite au peuple palestinien depuis des décennies, du fait de l’occupation israélienne et du déni opposé à la création d’un Etat national libre et indépendant. De ce point de vue, nous nous félicitons du vote historique intervenu à l’Onu, faisant de la Palestine un Etat observateur, et nous formulons le voeu qu’il ne s’agisse que d’une étape vers la justice et une paix durable au Proche-Orient.

L’intervention militaire française au Mali, présentée comme une opération visant à sauver l’Etat et le peuple malien de bandes armées mêlant à la fois des forces islamistes, des gangs de trafiquants et des populations laissées en déshérence victimes d’une corruption profonde de l’appareil d’État et de l’incurie des partis politiques, est à inscrire dans le contexte d’un monde déstabilisé par la combinaison d’une pauvreté endémique, du jeu libéré des forces du marché et de l’intervention de petits entrepreneurs en identités désireux et susceptibles de remplacer, armes à la main, l’autorité et la « violence légitime » des États.

Même si cette intervention ne saurait se confondre trait pour trait avec une expédition coloniale ou anti-terroriste à la mode Bush, il faut s’inquiéter. Non du recours à la force, toujours suspect même s’il peut parfois s’avérer légitime, mais de la myopie politique qui prétendrait qu’un tel recours soit suffisant, sans qu’il soit besoin de se pencher sur les causes de la situation et les moyens – politiques et économiques – d’y remédier. Outre une certaine résurgence de propos empruntés aux expéditions punitives menées contre l’Irak et l’Afghanistan, le flou qui entoure les objectifs précis de la présence française, son relatif isolement, sont autant de facteurs possibles d’une dégradation politique rapide sur le terrain.

L’avenir de l’Europe, enfin, ne saurait nous laisser indifférents. Parce que nous allons vers des élections européennes, bien évidemment. Mais plus profondément, il s’agit d’un lieu politique essentiel au regard de nos ambitions. Car, face à la crise financière et au train de crises qui l’accompagnent, la tentation d’un repli national, priorisant la solution de ses propres problèmes, sans considération pour ceux des autres, est une véritable machine à faire reculer droits et libertés. Non seulement elle s’inscrit dans une logique de concurrence de tous avec tous et d’affaiblissement de tout le monde mais, de surcroît, elle participe d’illusions sur l’ampleur des problèmes auxquels il faut faire face. Les solutions à apporter aux questions de développement durable, de l’emploi, de sociétés de solidarités ne sont pas viables au seul plan national. Elles peuvent, au mieux, conduire à un simple échec et, au pire, aboutir à ce que cet échec s’accompagne de désignation de boucs émissaires.

C’est dans cette conception de la mondialisation des droits et des solidarités que nous faisons vivre notre adhésion à la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH), qui va tenir son congrès tout prochainement, et à l’Association européenne des droits de l’Homme (AEDH) avec laquelle nous entretenons d’étroites relations de travail, dans un cadre de partenariats de plus en plus larges et sur des thématiques transverses, telles que la lutte contre la peine de mort, les droits des Roms ou les risques d’intrusion informatique.

Les défis posés à la Ligue des droits de l’Homme

Dans ce contexte tendu et d’autant plus complexe qu’il est très mouvant, aux plans tant mondial qu’européen et national, la Ligue doit poursuivre sa tâche. Il lui faut articuler trois dimensions de son engagement : poursuivre les activités qui lui sont consubstantielles – lutte contre le racisme et l’antisémitisme, contre les discriminations, pour la citoyenneté – avec les luttes pour les droits économiques et sociaux ; porter ses propositions sur des réformes sociétales et constitutionnelles ; alimenter débats et pressions sur l’exécutif et le législatif, afin de légitimer aux yeux de l’opinion publique les propositions mises en avant.

Pour être pleinement cette association de défense des droits et de promotion de la citoyenneté, la Ligue affronte trois défis majeurs. Le premier consiste à améliorer la capacité de ses composantes à travailler ensemble. Le second passe par le fait de mieux porter l’ensemble de nos propositions en matière de droits et de libertés. Le troisième, enfin, consiste à bien rester elle-même sans craindre de s’ouvrir aux autres.

Travailler mieux ensemble suppose des choses tellement simples qu’on pense parfois en faire l’économie : lire ce que nous écrivons, se tenir au courant de ce qui est publié de façon régulière, se rappeler que dans notre association, toutes et tous travaillent de façon bénévole, chacun avec ses moyens, à des objectifs communs. Ne pas oublier, enfin, que parler d’indivisibilité des droits devrait de fait exclure qu’on ne s’intéresse qu’à un seul d’entre eux, jusqu’à parfois en faire la pierre de touche de tous les autres.

Cette question du travailler ensemble est importante dans la mesure ou elle conditionne largement la capacité de la Ligue à peser dans le débat public. Il ne s’agit certes pas de prêcher une quelconque uniformisation de nos pratiques ou de nos agendas. La force de la Ligue réside largement dans l’enracinement local de nos sections et leurs capacités à réagir à leur environnement. Mais nous avons besoin, d’une part, le temps de telle ou telle campagne, de mettre cette force au service d’objectifs communs ; d’autre part, le nombre de chantiers que nous menons est tel, qu’il est extrêmement important de développer des activités conjointes entre sections, entre sections et Comité central. Nous avons beaucoup progressé sur ce terrain et nous entendons poursuivre.

Soyons attentifs au fait que, dans la dernière période, on a vu se manifester des tensions entre sections, nourries par des débats politiques exogènes à la Ligue mais qui ne sont pas sans impact sur elle dans un climat âpre souvent nourri d’un sentiment d’impuissance et d’exaspération. Il nous faut savoir gérer nos débats, nos désaccords et ne pas les laisser s’emballer jusqu’à faire division. Ces conflits sont parfois l’indice de situations et d’équipes figées.

Le second défi consiste à être, toujours mieux, un intellectuel collectif. La Ligue a une longue tradition à cet égard, mais les traditions, elles aussi, sont mortelles. D’où l’insistance qu’il nous faut mettre sur nos actions de formation, sur la lecture, sur le débat collectif autour de données travaillées, validées. Car il serait mortel de confondre convictions et certitudes. Les premières demandent à être nourries d’information et d’intelligence collective pour rester pertinentes à leur objet, au moment, fugace par définition, et surtout à la confrontation avec les pouvoirs publics. Les secondes n’ont besoin de rien car, dans le monde en mouvement qui est le nôtre, elles ne mènent nulle part.

Le troisième défi se résume à rester nous-mêmes en sachant nous ouvrir aux autres. C’est lui qui nous amène à proposer entre autres, d’ouvrir l’affiliation à la Ligue à des acteurs associatifs défenseurs des droits. Sans revenir sur les échanges qui se sont tenus, ni anticiper sur le débat que nous allons avoir, la question peut ici être abordée en la ramenant à sa substantifique moelle. Voulons-nous, au fond, une Ligue qui se déploie au sein du corps social, de ses richesses diverses, qui joue un rôle de mixité civique ou nous contentons-nous d’une surface qui nous amène, année après année, à constater un certain affaiblissement, au risque d’un enfermement dans un certain entre soi et dans l’identique ?

Ces trois défis sont indissolublement liés. Nous avons besoin d’une Ligue qui ressemble à la dernière université d’automne tenue sur la jeunesse et à laquelle nous avions convié, dans une relation de co-élaboration, des associations de quartiers créées pour la défense des droits et de l’égalité. Nous avons besoin d’une Ligue qui sache mener de pair son investissement de terrain dans la défense des sans-papiers, des propositions pour la promotion de l’économie sociale et solidaire, des débats pour la mixité du logement et des territoires, la vigilance contre les discriminations territoriales et le racisme dont elles participent.

Le programme est vaste et la tâche est immense. Mais la construction d’une société plus libre et plus solidaire est à ce prix. Il serait évidemment naïf d’en déléguer la construction au seul gouvernement et au président de la République. Il serait naïf de considérer que nous avons en l’état les forces matérielles et intellectuelles pour gagner.

Si nous disons « encore un effort », nous n’exonérons de leurs responsabilités ni les partis politiques, ni les organisations syndicales et le monde associatif, ni, enfin, nous-mêmes. Nous savons, certes, que tout attendre d’un pouvoir quel qu’il soit, serait abandonner notre propre pouvoir. Il revient au gouvernement d’afficher une ambition, d’affirmer un cap, de donner du souffle. Il nous revient, à nous, de nous mettre en situation de pouvoir lui rappeler sans cesse et sans relâche qu’il se doit d’être à la hauteur de l’espoir.

Pierre Tartakowsky

Président de la LDH

Naz: une pièce passionnante, suivie d’un débat tout aussi passionnant

De gauche à droite, Ricardo Montserrat, Jeanine Pichavant, Pierre Tartakowsky et Jacqueline Houlgatte.

Ricardo Montserrat a vécu presqu’en « immersion »,  pendant plusieurs mois, à l’intérieur des milieux d’extrême droite du Nord-Pas-de-Calais. C’était à la demande de la scène nationale « Culture commune », et ce travail a débouché sur l’écriture et la mise en scène d’une pièce de théâtre, Naz. Mise en scène par Christophe Boyer, et interprétée par Henri Botte, la pièce a été présentée dimanche 28 octobre au théâtre Châteaubriant de Saint-Malo. La représentation était organisée par la section locale de la Ligue des droits de l’Homme et l’association des amis de le fondation pour la mémoire de la déportation.

Ricardo Montserrat montre dans sa pièce le cheminement de ces jeunes qui finissent par devenir militant de la droite extrême. Ils y arrivent par différents canaux : les clubs de supporters de football, certains lycées professionnels où des groupes se forment et recrutent avec une efficacité redoutable… Il y montre aussi la violence qui règne dans ces milieux, et que Henri Botte réussit à transmettre dans un véritable numéro d’acteur.

Une pièce d’une telle richesse ne pouvait déboucher que sur un débat passionnant : ce fut le cas. Henri Botte, Ricardo Montserrat, Jeanine Pichavant, présidente de la section de la Ligue des droits de l’Homme de Saint-Malo, Pierre Tartakowsky, président de la Ligue des droits de l’Homme, et Jacqueline Houlgatte, présidente de l’association des amis de la fondation pour la mémoire de la déportation,  ont analysé la pièce et permis aux spectateurs d’en décrypter les messages, tous très forts. Pierre Tartakowky a notamment mis en garde contre le risque de trop s’attarder sur les souffrances qui seraient à l’origine de ces dérives : « Moi j’y vois surtout de la haine », a-t-il déclaré, avant d’ajouter : « la souffrance ne débouche pas forcément sur la haine ! ». Et tout le monde s’est accordé pour souligné la gravité de cette situation où les « identitaires » n’hésitent plus à se monter au grand jour et à étaler leur idéologie nauséabonde au grand jour. La Bretagne n’est pas épargnée, même si le phénomène n’atteint pas les proportions du nord ou de la région lyonnaise.

Pierre Tartakowsky : en matière de liberté, la France doit faire mieux

Dénonçant la politique du gouvernement vis-à-vis des Roms, Pierre Tartakowsky, président de la Ligue des droits de l’Homme, appelle à débattre de l’immigration, de manière pédagogique et imaginative, ainsi qu’à la mobilisation de l’ensemble des Français pour faire émerger « un autre projet de société (…). Changer, ce n’est pas se couler dans les méthodes du passé, fût-ce en les adoucissant ». Tribune publiée sur le site Médiapart.

L’annonce de la suppression du délit de solidarité, qui a permis de condamner des hommes et des femmes parce que leur conscience refusait d’abandonner d’autres hommes, d’autres femmes, parfois avec leurs enfants, à l’arbitraire et au dénuement, ne peut que nous satisfaire. De même, l’annonce par la ministre de la Justice d’une rupture avec le tout carcéral et d’un changement de paradigme pénal n’a rien de négligeable à nos yeux; pas plus d’ailleurs que d’autres mesures prises ou annoncées, notamment de réformes des institutions, qui vont dans le même sens.

Pourtant, domine un sentiment –sinon d’inachevé tant ce serait prématuré à même pas six mois du début des mandats présidentiel ou législatif–, du moins d’incompréhension. Certes, la critique est aisée et la construction difficile. Mais, la campagne électorale, déjà, nous avait laissés sur notre faim: rien de ce qui touche aux libertés, aux droits des gens (y compris des étrangers…) n’y était central; d’évidence, ce n’est pas ce qui intéressait le plus le candidat socialiste. Comme si, face au déferlement xénophobe et autoritaire sur lequel surfait le président sortant, il fallait éviter plutôt que contredire. En serions-nous encore là?

Certes, et nous le savons bien, les temps sont mauvais. L’angoisse sociale règne sur l’Europe et une certaine raison économique oblitère toute ambition politique; le chômage qui ronge les individus et les collectivités attise les pires concurrences; les structures opaques et incohérentes de l’Union européenne, si éloignée des citoyens et si proche des marchés, comme le montre le traité proposé à la ratification, obscurcissent l’idée même d’un avenir commun. Le désintérêt pour la chose publique et le repli sur soi cèdent, tant dans la vie privée que dans la vie publique, aux pressions de grandes peurs. Il en résulte une sorte d’empêchement à vivre, d’empêchement à penser et à agir, comme si l’immensité du défi tétanisait les peuples et leurs représentants.

Sortirons-nous de cette sidération par l’amélioration de la situation sociale et économique? C’est évidemment nécessaire. Mais qui peut croire que cela serait suffisant? Qui peut croire que cela suffira à estomper les plaies qui défont à long terme le lien social? Il nous faut clairement un autre projet de société, qui passe par un renouvellement de la démocratie et des règles communes: il nous faut, pour que l’espoir se réveille, réveiller les réflexes citoyens de nos contemporains, faire preuve de plus de cohérence et pour tout dire, d’audace. Changer, ce n’est pas se couler dans les méthodes du passé, fût-ce en les adoucissant. L’expulsion de quelques malheureux Roms de leurs habitats précaires et une escapade ministérielle à Bucarest sont des images toujours aussi détestables, aujourd’hui comme hier. On sait que cette pratique sera inéluctablement obsolète en 2014; à quoi rime alors cette politique envers les étrangers, si ce n’est, de manière générale, pour montrer que l’on fait au moins autant que le prédécesseur mais plus proprement? Comment supporter que l’on retrouve quotidiennement des situations dramatiques mettant aux prises des individus, peut-être étrangers, mais nés ou vivant en France depuis des années, et une administration dont la seule logique interne reste l’expulsion? Ce type de décalque non seulement est dangereux –souvenons-nous du 21 avril 2002– mais ne résout aucune des questions posées. Oui, nous avons besoin de débattre de ce qu’est réellement l’immigration dans notre pays; non, ce n’est pas en conservant une logique de suspicion que l’on fera preuve de pédagogie et d’imagination.

Le gouvernement doit changer, résolument et maintenant, de démarche. Il faut, par exemple, en finir avec le scandale que représentent les visas de court séjour ou le traitement expéditif des demandes d’asile. Rétablir, de même, une sécurité juridique pour les étrangers qui vivent en France, retirer au ministère de l’Intérieur le pouvoir de naturaliser, pouvoir qui s’est transformé en un examen de passage politique ou religieux. À défaut, la stigmatisation des Roms, des Arabes, etc. se poursuivra avec, comme conséquence, son extension à ceux et à celles qui ne sont plus étrangers mais qui, aux yeux de certains, continuent à en avoir l’allure… Et puisque le droit de vote des résidents étrangers non communautaires aux élections locales doit entraîner une réforme de la Constitution, donnons-lui la dimension d’un large débat qui ne soit pas confiné aux membres d’une commission et englobe d’autres enjeux démocratiques: mettons un terme au cumul des mandats, assurons l’indépendance du Parquet, changeons le mode de nomination des membres des contre-pouvoirs de la République, rapprochons enfin les citoyens des lieux de décision en généralisant l’élection au suffrage universel, l’institution de la parité à tous les niveaux de la vie publique, etc.

Ces objectifs sont ambitieux; ils méritent mieux que les frilosités de quelques caciques, qu’ils soient d’un bord ou d’un autre. Réformer notre justice, mettre un terme à l’empilement carcéral, donner les moyens nécessaires au fonctionnement de la justice de tous les jours, reconstruire une procédure pénale et un code pénal, mis à mal par des lois d’exception et par la croyance absurde qu’il faut choisir entre prévenir et réprimer, reconstruire des liens de confiance entre la police et la population, tout ceci implique que le ministre de l’Intérieur ne joue pas au ministre de la Justice et que celle-ci s’empare de ces objectifs. Enfin, gouverner autrement, c’est rétablir un intense dialogue avec l’ensemble de la société civile qui a été si minutieusement éradiqué, c’est aussi assurer à chacun l’égalité des droits et s’interdire tout langage et toute pratique discriminatoire. Proclamer son attachement à la laïcité, c’est bien lui restituer ses facultés d’insertion et refuser qu’elle soit détournée à des fins d’exclusion.

Cette interpellation en faveur d’un autre projet de société, plus libre et plus solidaire, car rien ne sera possible sans le respect effectif des droits sociaux, ne peut se limiter à une simple interpellation du gouvernement et du président de la République. Les partis politiques, mais aussi les syndicats et le monde associatif, ne peuvent s’exonérer de leur responsabilité et si nous disons «encore un effort Monsieur le Président», nous savons que tout attendre d’un pouvoir quel qu’il soit, serait abandonner notre propre pouvoir. C’est d’ambition que nous souhaitons que le gouvernement fasse preuve, c’est de souffle que nous avons besoin pour les réaliser, pour rétablir la confiance dans la République.

Pierre Tartakowsky : « l’immense conjuration des imbéciles »

Dans son éditorial paru dans le numéro de septembre de LDH Info, le bulletin mensuel de la Ligue des droits de l’Homme, Pierre Tartakowsky, président de la Ligue des droits de l’Homme, revient sur l’affaire du film sur l’Islam et les caricatures parue par la suite dans le journal Charlie Hebdo. Il en livre une analyse intéressante.

Nous essuyons d’étranges tempêtes. Des récits pleins de bruit, de fureur, qu’un idiot raconte. Et qui n’ont pas de sens, pour reprendre les mots désabusés de Macbeth. Modernes Prospero, nos médias prennent plaisir et avantage à agiter des rideaux de brumes et d’angoissantes figures, plaçant le Nord au Sud et l’endroit à l’envers. Mais contrairement au drame de Shakespeare, l’épilogue, bien qu’encore non écrit, pourrait être tragique.

Revenons un peu en arrière. Un crétin islamophobe met en ligne un film dont l’indigence le dispute à la vulgarité ; d’autres crétins sautent sur l’occasion pour tenter de rameuter les foules ; un ambassadeur américain est tué dans des conditions qui évoquent davantage la préméditation et l’organisation d’un commando que le débordement d’une foule en colère. Dans le monde, quelques milliers de gens défilent, ici on hurle, là on brûle un drapeau… Quelques centaines de millions de musulmans se sentent agressés, d’ailleurs à juste titre, mais se gardent bien de suivre les crétins qui menacent le crétin. Sur ces entrefaites, d’autres boutefeux, dont le métier est la satire, publient des dessins dont le seul résultat objectif est de faire la course entre crétins. On pourrait croire que la presse non satirique calmerait le jeu, eh bien non. Un grand journal du soir appâte le chaland à coups de titres racoleurs, « Le monde de l’Islam s’embrase », et le gouvernement, Président et Premier ministre en tête, se sent obligé de voler au secours de la liberté d’expression, qu’on ne savait pas tant menacée…

Et chacun de se voir sommé de prendre position sur ce qui n’aurait jamais dû cesser d’être un mauvais fait divers. Pour l’heure, la seule valeur menacée dans cette affaire, c’est l’intelligence. Charlie Hebdo a certes « le droit » de critiquer l’islam, les fondamentalistes, les musulmans et les garçons coiffeurs. Les partisans de la liberté d’expression ont tout à fait le droit de souligner que l’islam est très loin de se résumer aux fondamentalismes et que les musulmans sont dans notre société – mais pas seulement – plus facilement pris pour cibles que les garçons coiffeurs. De même peut-on souligner que la provocation – même de droit – n’est pas vertu, et qu’elle peut finir par faire d’étranges compagnons de lit. Nos caricaturistes auront beau jeu de protester de leur distance avec la proposition de Marine Le Pen d’expulser tous les fondamentalistes ; mais force est de constater que le leader du Front national se contente – trop facile, vraiment ! – de ramasser le pot auquel ils ont largement donné.

Le gouvernement, dans ce contexte agité de coupables confusions, a décidé d’interdire les manifestations de protestation au motif d’éviter l’expression publique de la haine. Mais le message que porte cette décision risque d’être compris ainsi : les musulmans de notre pays sont « à part », et doivent être traités comme tels. La déclaration du Premier ministre demandant à ce qu’on « n’importe pas » dans notre pays des « conflits étrangers » donne une fois encore la mesure du déni opposé, volontairement ou non, aux millions de Français qui se reconnaissent peu ou prou dans la foi islamique. Souhaite-t-on réellement les interdire d’espaces publics, les renvoyer à des sphères obscures et qui – trop souvent – se révèlent obscurantistes ?

La France a plus que jamais besoin de débattre avec elle-même de la place, du rôle, des droits de celles et ceux qu’elle considère encore et à tort comme des étrangers alors qu’ils sont, au plus profond de la réalité républicaine, une part d’elle-même. Sauf à accepter de s’inscrire dans sa transformation en caricature.

Saint-Malo : théâtre et débat dimanche 28 octobre

 THEÂTRE CHATEAUBRIAND – SAINT-MALO

Dimanche 28 Octobre 2012 – 16 h

NAZ de Ricardo MONTSERRAT

SPECTACLE – DEBAT

organisé par

la LIGUE DES DROITS DE L’HOMME et l’ A.F.M.D. (Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation)

Spectacle en forme de «coup de poing», NAZ n’est pas une pièce  comme les autres.

Ricardo Montserrat nous montre comment un jeune homme peut basculer insensiblement de la frustration à la révolte, puis au rejet et pour qui la bande est sa seule famille et la violence aveugle, la seule issue.

Rien n’a fonctionné pour lui – famille, études, boulot – d’où sa haine.

Mais il demeure terriblement humain !

Comme beaucoup d’autres, il est ²un enfant perdu de la République².

Pour comprendre sans juger et expliquer sans condamner, un débat s’impose à la fin du spectacle.

Le débat sera animé par l’auteur,

Ricardo Montserrat

et

Pierre Tartakowsky

Président national de la Ligue des Droits de l’Homme

La section de St-Malo de la LDH marque  ainsi ses 110 ans

Tarifs : 15 / 10 € (étudiants et demandeurs d’emploi)

 

 

 

 

Mobilisation pour la relaxe des « cinq de Roanne »

Le journal en ligne Mediapart vient de publier une tribune signée par plusieurs associations (dont la Ligue des droits de l’Homme, par son président Pierre Tartakowsky), organisations syndicales et politiques (liste en fin d’article), pour demander la relaxe des « cinq de Roanne ». Il s’agit de cinq militants syndicaux, qui ont été condamnés en première instance à 2000€ d’amende pour « dégradation ou détérioration légère d’un bien ». Ils vont être jugés en appel, malgré le retrait des plaintes du sous-préfet de la Loire et du député UMP. Il s’agit encore une fois de judiciariser le combat syndical, puisque les faits reprochés se sont déroulés pendant les manifestations contre le projet de réforme des retraites du précédent gouvernement. Lire ici.

Cette tribune, reproduite ci-dessous, est également lisible à l’adresse http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/041012/relaxe-pour-les-cinq-de-roanne

 

 

Relaxe pour les Cinq de Roanne

 Médiapart – 4 octobre 2012

« Les Français ont aussi voulu le changement pour la justice », rappellent treize élus et responsables d’organisations syndicales et politiques (Annick Coupé, Pierre Laurent, Pierre Tartakowsky…) qui demandent « la relaxe pure et simple des “ Cinq de Roanne ”», jugés en appel le 15 octobre prochain, suite à leurs actions pendant le mouvement contre la réforme des retraites en 2010.


Cinq syndicalistes de la CGT, engagés dans le mouvement contre la réforme des retraites de 2010, sont aujourd’hui poursuivis par le procureur de la République, malgré le retrait des plaintes initiales déposées par le sous-préfet de la Loire et le député UMP.

Condamnés en première instance à 2 000 euros d’amende pour « dégradation ou détérioration légère d’un bien » et à l’inscription au casier judiciaire de leur condamnation, ils passent en appel le 15 octobre prochain à 13h30 au tribunal de Lyon. Un appel introduit par le parquet jugeant la condamnation insuffisante.

Le ministère public n’a cure de l’abandon de plaintes et cherche manifestement à faire des « Cinq de Roanne » un exemple, conformément aux conceptions du précédent pouvoir, qui, sous prétexte de remettre en cause le rôle et la place des « corps intermédiaires » dans notre pays, s’efforçait de limiter l’action, l’expression et les libertés syndicales.

Les cinq syndicalistes risquent de payer très cher leur engagement; si la condamnation était inscrite au casier judiciaire, ils encourraient la radiation de la Fonction publique dont tous les cinq sont membres, ce qui constituerait une double peine.

Les Français ont aussi voulu le changement pour la justice. La relaxe des « Cinq de Roanne » est un signal attendu pour en finir avec les attaques répétées contre les militants syndicaux, les poursuites en justice et la tentative de criminalisation des libertés syndicales qui sont les marques du précédent quinquennat.

Les salariés qui ont voulu le changement doivent retrouver la pleine liberté d’agir pour leurs droits.

Cela doit commencer par la relaxe pure et simple des « Cinq de Roanne » !

Signataires :

Gérard Aschieri, président de l’Institut de recherches de la FSU,
Jean Auroux, maire honoraire de Roanne, ancien député de la Loire et président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, ancien ministre du Travail
Annick Coupé, porte-parole nationale de l’Union syndicale Solidaires
Cécile Cukierman, sénatrice communiste de la Loire,
Laure Déroche, maire de Roanne
Jean-Louis Gagnaire, député socialiste de la Loire
Pierre Héritier, vice-président du Forum syndical européen,
Pierre Laurent, secrétaire national du Parti communiste français (PCF) et sénateur de Paris,
Didier Le Reste, syndicaliste, animateur du Front des luttes,
Joël Lecoq, ancien secrétaire général de la Fédération générale des transports et de l’équipement (FGTE-CFDT),
Pierre Tartakowsky, président de la Ligue des droits de l’Homme (LDH),
Marie-Christine Vergiat, députée européeenne GUE-NGL,
Louis Viannet, ancien secrétaire général de la Confédération générale du travail (CGT).

Pierre Tartakowsky : refonder le socle républicain

Éditorial de Pierre Tartakowsky, président de la Ligue des droits de l’Homme, dans LDH info n°222, le bulletin national mensuel de la Ligue des droits de l’Homme.

Le moment présent se tisse de soulagement, d’espérances, d’interrogations et d’inquiétudes.

Inutile de développer les raisons du soulagement éprouvé au limogeage de Nicolas Sarkozy.

Les espérances sont évidemment alimentées par une série de signaux positifs envoyés par le nouvel exécutif : un gouvernement paritaire, compose de ministres ayant par ailleurs sollicité et recueilli les suffrages du peuple, des annonces de création de postes dans l‘Éducation nationale, une circulaire Guéant expulsée, un sommet social annoncé pour juillet et préparé selon une méthode qui rompt avec l’autoritarisme et le mépris, le refus de s’enfermer dans une austérité de principe. D’autres signaux, moins positifs, nourrissent des interrogations. On pense à l’état de la négociation européenne, au traitement des étrangers – qu’il s’agisse de la naturalisation, laissée aux mains du ministère de l’Intérieur, des camps de Roms que l’on continue de démanteler…

Les inquiétudes, quant a elles, tiennent d‘abord au rapport de forces postélectoral. Le quinquennat de Nicolas Sarkozy nous laisse un paysage désolé et désolant. Le score du Front national est d‘autant plus inquiétant qu’il s’articule à un arrière-pays de droites extrêmes, prêtes à se rejoindre, s’unir et à ouvrir la page d‘un projet gouvernemental combinant ouvertement xénophobie et autoritarisme. La droite traditionnelle, si elle a été battue, n’a pas été sanctionnée, et ses débats internes quant à sa stratégie n’ont rien d’autocritiques. L’abstention, enfin, fait que François Hollande, puis le PS, ont été choisis par un quart des citoyens en âge de voter (en tenant compte des non-inscriptions sur les listes électorales, des abstentions et des votes blancs et nuls).

Face au sentiment de délitement, d’usure, de désamour qui sature la sphère de l’action et de la représentation publiques, la Ligue des droits de l’Homme a des responsabilités singulières. Il lui revient de travailler à refonder le socle républicain du vivre ensemble.

Il s’agit d‘abord de réaffirmer l’indivisibilité et l’universalité des droits, parce que c’est le cœur de notre réacteur intellectuel. C’est cette double caractéristique – indivisibilité et universalité – qui fonde le vivre ensemble républicain, la société de solidarité que nous appelons de nos vœux.

Il nous faut corrélativement réhabiliter la notion d’intérêt général, sans laquelle il n‘est pas possible de penser une éthique de l’engagement politique. Il est temps de réaffirmer que l‘intérêt général est l’objet même du travail démocratique, ce qui lui donne du corps et du sens.

Il nous faut réaffirmer que cette démocratie est mille fois plus efficace que les « actes de contrition et de renoncement », auxquels nous convient agences de notations et autres acteurs des marchés financiers.

Cette obsession démocratique doit se construire à travers des propositions concrètes et des projets, des valeurs. Elle doit être défendue, au quotidien, dans les dénonciations et les oppositions aux injustices, aux pratiques administratives illégitimes, aux discriminations, quelles qu’elles soient. Elle doit contribuer à créer des alternatives fortes et rassembleuses, à ouvrir des voies à d’autres pratiques citoyennes, démocratiques.

Forte de la conviction que les changements nécessaires ne peuvent se construire que sur la base des droits fondamentaux et de la devise républicaine qui les résume, la LDH s‘est adressée au président de la République à propos des institutions, dont il est garant, et des modifications nécessaires pour leur assurer un fonctionnement plus démocratique. Elle a également adressé trois missives au Premier ministre : la première concerne le fonctionnement de la Justice, le respect des droits, la nécessité de mettre fin aux dérives sécuritaires et intrusives. La deuxième porte sur les droits des étrangers et sur l‘impérieuse nécessité de rompre avec une ère de défiance et de répression, au bénéfice d’un moratoire des expulsions, de réformes immédiates et de l’organisation d‘un vaste débat national. La troisième porte, enfin, sur une demande de loi d‘amnistie pour les citoyennes et citoyens dont l’engagement syndical et social a donné lieu à des mesures s‘inscrivant dans la tentative de criminalisation de la protestation sociale et civique.

La LDH entend ainsi réaffirmer solennellement sa responsabilité et sa disponibilité pour tout examen vis à inscrire ses propositions dans une réflexion gouvernementale et législative.

 

Intervention de P. Tartakowsky au congrès de la fédération des déportés, internés, résistants et patriotes

Intervention de Pierre Tartakowsky, président de la LDH, lors du 37e congrès de la FNDIRP

– Fédération nationale des déportés et internés, résistants et patriotes –  à Nantes vendredi 1er juin

 

« Vous me permettrez tout d’abord, et avant même de partager avec vous quelques réflexions sur la période, de vous dire mon émotion et ma gratitude. Emotion, car la FNDIRP est l’association de celles et ceux pour qui les droits de l’Homme, la devise républicaine, l’universalité de la dignité humaine, n’ont pas été que de simples idées à débattre mais des valeurs pour lesquelles il valait de se battre, de souffrir et souvent, de mourir.

Gratitude parce qu’elle conjugue ces valeurs au présent dans des débats et des luttes où nous nous retrouvons au coude à coude, qu’il s’agisse de notre condamnation de la peine de mort et de la torture, de la solidarité avec les peuples en lutte pour leurs droits, de notre refus intransigeant de toute xénophobie, tout racisme, tout antisémitisme, de toutes discriminations qu’elles soient de nature sexuelle ou de genre, ethniques, sociales, territoriales.

A l’émotion et la gratitude s’ajoute la fierté. En effet, nos deux associations partagent une conception active, militante de leur activité ; loin de toute posture contemplative, la FNDIRP et la Ligue des droits de l’Homme pratiquent leur citoyenneté sur un mode de conviction et d’engagement. C’est d’ailleurs ce qui les a amenées à se retrouver partenaires du même Pacte pour les droits et la citoyenneté, Pacte que nous avons porté dans le débat public qui a accompagné l’enjeu présidentiel et qui inspire notre démarche pour nous inscrire dans un travail de réhabilitation des valeurs de la République.

Car elles ont souffert et beaucoup perdu, sinon de leur valeur intrinsèque, du moins de leur effectivité, singulièrement sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Certes l’ancien président n’est pas la seule et unique cause de nos maux. L’actualité européenne en fait hélas la démonstration : la montée de l’extrême droite xénophobe et autoritaire en Europe, les tentations de repli national, la crise de l’euro – qui est aussi une crise de l’Europe et d’une démocratie évaluée à l’aune de la règle d’or – dont l’or est d’ailleurs la seule règle. Tout cela montre bien que nous sommes confrontés à des tendances lourdes et loin d’être exclusivement hexagonales.

Dans le monde d’aujourd’hui, les enjeux sont indivisiblement nationaux et européens : il s’agit donc à la fois de peser sur le « post-2012 » en France et sur le « pré-2014 » dans l’Union européenne avec des élections européennes de 2014 sans doute décisives pour l’avenir de l’Union.

Ne nous dissimulons pas que cette période – souvent comparée aux années trente – porte des périls lourds : la crise économique – résultante d’un ensemble de crises systémiques enracinées dans une dévaluation structurelle du travail –, les logiques de concurrence exacerbées entre les peuples, l’ampleur des sacrifices demandés à ces peuples sans qu’il soit jamais réellement question de justice, de redistribution, de mise en cause des privilèges. Tout ceci pousse à des mises en œuvre politiques très éloignées des valeurs démocratiques. Ici, certains considèrent que le peuple fait problème ; là, on privilégie artificiellement « l’expertise » sur le débat, supposé chronophage et stérile ; ailleurs, on exalte les vertus de la tradition autoritaire sur le « désordre démocratique ».

A sa façon bien à lui, Nicolas Sarkozy a incarné, sur un mode particulièrement agité, ces périls. Il serait vain de se perdre dans une énumération – par définition sans fin – des agressions verbales et législatives de notre précédent gouvernement. Mais il n’est pas inutile de tirer un bilan des dégâts, ne serait-ce que pour prendre la juste mesure de ce qu’il s’agit aujourd’hui de construire.

D’une certaine façon, sous couvert de volontarisme affiché, ce gouvernement aura largement contribué à nourrir le discrédit du politique et du débat. Il y a eu bien sûr ces liaisons sulfureuses et ostentatoires avec le monde de l’argent, ces scandales opaques structurés autour des ventes d’armes, le soutien décomplexé aux dictatures méditerranéennes. Il y a eu aussi, érigé en credo, cette affirmation permanente que chaque problème avait une cause et qu’il suffisait d’éliminer cette cause pour régler le problème. Ce simplisme revendiqué, véritable déconstruction de la complexité démocratique, a construit un paradigme destructeur du « eux » et « nous ».

Ainsi s’est élaboré sous nos yeux le projet d’une société d’individus, en voie de désaffiliation et voués à marchander en permanence leurs droits fondamentaux contre des « devoirs » commodément substitués à la notion de responsabilité collective et individuelle.

Ce cadre de pensée avait une fonction. Convaincre l’opinion publique que le gouvernement travaillait à protéger les Français et le pays, à apaiser leurs peurs. Il procédait d’un calcul : faire oublier, en mettant en avant les fonctions régaliennes de l’Etat, sa politique économique et sociale, toutes deux frappées du sceau des injustices et d’inégalités croissantes. Et qu’à défaut d’assurer l’égalité d’accès à des services publics rénovés et efficaces, qu’à défaut de faire pièce aux prédateurs des marchés financiers, qu’à défaut d’assurer la sûreté de chacun et les libertés de tous, il était particulièrement réactif dans le domaine de la répression policière et judiciaire. Bref, qu’à défaut d’être social, il savait être sécuritaire.

Ainsi, là où la République a pour mission de rassembler, l’ex-président a prôné l’élimination. Ici, au karcher, là avec sa honteuse politique du chiffre ; ici en encourageant la rétention de sûreté, là en orchestrant de toute pièce un débat sur l’identité nationale.

Là où la République promet l’égalité, l’ex-président a discriminé pour mieux stigmatiser ; avec son trop fameux discours de Grenoble ; en désignant des populations entières à la vindicte : Roms, Comoriens, musulmans ou supposés tels au vu de leur « apparence ». Là où la République s’affirme fraternelle, l’ex-gouvernement a organisé la chasse à ces dangereux fraudeurs que sont les faux malades, les faux chômeurs, les faux Français…

Au fil des confrontations et des luttes, des descentes de police et des mises en rétention d’enfants en bas âge, face à l’accumulation des fichiers, des peines planchers et des scandales, un mot d’ordre est remonté des profondeurs de la mémoire partagé de notre peuple, un mot d’ordre à la fois terrible et enthousiasmant. Si le mot de « résistance » s’est imposé dans les rues et les rassemblements, singulièrement chez les plus jeunes, c’est qu’il faisait référence à un engagement éthique, pour la liberté, pour l’humanité et qui avait su porter le programme de gouvernement d’une société construite sur la solidarité.

Ces résistances donc, ont trouvé leur point de convergence dans la défaite électorale de la droite à la présidentielle. Il s’agit aujourd’hui de les conjuguer au présent face à des défis nouveaux mais qui renvoient fondamentalement aux mêmes enjeux du vivre ensemble. Il s’agit tout à la fois de protéger et de se placer en situation de construire. Nous le faisons dans des conditions très difficiles.

On sait que les thématiques rampantes du sarkozysme se sont muées en paradigme dans la dernière ligne droite de la campagne présidentielle ; la viande hallal, la burqa, le péril islamique et l’instrumentalisation de la laïcité, le droit de vote des étrangers, agité comme épouvantail, ont été, toute honte bue, appelés à la rescousse d’une droite qui refusait d’assumer son bilan et qui, pour gagner était prête à tout. Ce qui nous a valu, en cadeau de départ en quelque sorte, à la mise en compatibilité de Marine Le Pen avec les valeurs de la République, et l’hégémonie intellectuelle de cette formation sur la droite.

Le bilan de cette séquence est que nous héritons d’une situation à la fois extrêmement dégradée au plan des idées et extrêmement tendue au plan politique. Une situation qui nous enjoint, au risque du pire, de mobiliser toutes nos forces pour restaurer l’idéal républicain, dans sa dimension de liberté, de fraternité et de progrès social, pour passer de l’alternance à la construction d’alternatives.

Ni la FNDIRP, ni la LDH ne sont à cet égard des voyageurs sans bagages, ce dont témoignent les propositions qu’elles ont toutes deux inscrites au Pacte citoyen pour les droits et la citoyenneté.

Au-delà de ces éléments concrets, illustratifs de valeurs, comment pouvons nous jouer un rôle et peser sur les processus en cours ? Cela passe avant tout par la réaffirmation de valeurs fondatrices.

Il nous faut, ensemble :

  • réhabiliter la notion de droits fondamentaux comme fondement même du vivre ensemble, face à l’équation en faux semblant symétrique des « devoirs » et comme fondement d’une société de solidarité ;
  • réhabiliter la notion d’intérêt général, sans laquelle il n’est pas possible de penser une éthique d’engagement politique. La notion renvoie à une mécanique subtile de tensions, de conflits, de débats et d’arbitrages multiples, à un nouvel ordre public social respectueux du dialogue social et du dialogue civil ;
  • réaffirmer la primauté des valeurs démocratique sur les valeurs boursières.

Plus concrètement, et parce que l’aspiration démocratique, avec son corollaire, l’égalité, est aujourd’hui le pivot sur lequel il nous semble possible d’articuler ces valeurs à des engagements concrets, nous entendons réaffirmer plusieurs enjeux de citoyenneté.

On pense plus particulièrement au droit de vote et d’éligibilité des résidents étrangers non européens ; à l’exigence de mettre fin partout au cumul des mandats, au cumul des fonctions, aux conflits d’intérêts. A faire coïncider davantage les lieux de représentation avec les réalités démographiques, économiques et sociales ; à faire élire les conseils intercommunaux au suffrage direct, à redéfinir le corps électoral du Sénat selon la règle « un homme, une voix », à inscrire de la proportionnelle dans les mécanismes de représentation, à penser un statut de l’élu, à penser des nouvelles garanties face aux nouvelles technologies, à garantir enfin l’égalité des droits des citoyens face à la justice, à la fiscalité, l’éducation et la santé, face aux disparités territoriales…

Ces objectifs, nous entendons les porter et les faire vivre dans le débat public dès la rentrée politique et sociale de l’automne, même s’ils ne résument évidemment pas tous les combats de la LDH.
Notre conviction est que la société civile a plus que jamais son mot à dire. La démarche qui nous avait conduit à proposer à cinquante associations et organisations syndicales de se regrouper sur des valeurs et des propositions concrètes reste donc bien d’actualité. Cette conviction, il nous revient de la faire vivre dans nos rencontres, dans nos propositions, dans nos engagements. Comme le proposait Jean Jaurès, il s’agit bien de « finir la République », qui n’est jamais réellement elle-même que lorsqu’elle est effectivement égale, libre, sociale et fraternelle.